AGAPES FRANCOPHONES 2009

AGAPES FRANCOPHONES 2009 47 Ce que l’on appelle l’"arrêt sur l’image", c’est le moment, c’est le movere quand il devient immobile. C’est le temps que la faille du langage suspend. C’est quand le film devient photo. Aristote dit que chez l’homme la partie comprise entre les cheveux et le cou s’appelle "prosopon", c’est-à-dire ce-qui-se-présente-de-soi-au-regard- d’autrui. "Parce que l’homme est le seul animal qui se tienne droit, ajoute Aristote, qui regarde en face, qui émette sa voix en face, il est le seul à avoir un visage". (Quignard 1993, 80). Le cas de la recherche du nom qui pétrifie le visage humain, qui ne regarde plus "de face" et qui n’émet plus sa voix en face devient dangereux au point de mettre en péril la division humain – non-humain, entre le vivant et le non-vivant. Sous le visage immobile, le travail de recherche est herculéen : Ma mère nous faisait taire. Elle s’acharnai sur le mot qu’elle avait sur le bout de la langue et qu’elle contraindrait d’une manière ou d’une autre à revenir. Tétanisée, elle s’efforçait de repêcher au fond d’elle- même une étymologie. Masquée, crispée sur sa recherche, elle essayait de reproduire une dérivation philologique, restituant les étapes en émettant des sons qui paraissaient invraisemblables. Elle disait "sykolon", elle disait "ficato"et à la suite d’une longue série de modifications inintelligibles, grecque, romaine, impériale, mérovingienne, italienne, picarde, elle arrivait à "foie". Nous étions médusés. Elle remontait les mots aux fonds des âges. Maman poussait des sons encore plus enfantins et plus hétéroclites que nous n’étions capables d’en faire naître. Elle était magicienne. Elle disait "homo" et, ses lèvres se contractant, sa bouche se dilatant, la forme s’accentuant, on débouchait sur "on". Elle commençait par la chose – "rem" – on arrivait à "rien". (Quignard 1993 , 82-83) Parler devient possible parce que la langue a été retrouvée suite au plongement dans les grognements, dans l’informe inintelligible, en suivant les étapes historiques de changement formel et sémantique jusqu’au sens attribué de connivence, de nos jours, au lexème. Dans son article paru dans le livre Le mot juste , Snauwaert conclut : La mère fait défiler l’histoire de l’homme à travers les mutations de son dire, et fomente en bouche une alchimie imprévisible, faite d’une mémoire qui n’est pas un musée mais un réseau de chemins vivants à emprunter nouvellement, dans des combinaisons infinies. Elle est ce

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