AGAPES FRANCOPHONES 2009

AGAPES FRANCOPHONES 2009 46 La prosodie de la citation accompagne dans le mouvement le silence. Nous y retrouvons suggéré le mouvement réflexif du corps qui associe, d’une part, des termes comme silence ou soudain avec, d’autre part, se tenait , son visage se dressait , son regard s’éloignait , se perdait , sa main s’avançait . Pour les enfants disparus sur le bord de ses lèvres, le corps de la mère constitue le moteur du monde comme le montrent, à travers le même amalgame prosodique, les phrases : « Tout s’arrêtait soudain. Plus rien n’existait soudain». « Maman cherchait un mot ». La dernière phrase suggère la filiation qui existerait non seulement entre la mère et ses progénitures mais aussi entre la mère et le mot. Le vocable apparaît comme le produit naturel de la mère, un enfant dont elle accouche, qu’elle soigne, qu’elle perd. Toujours pour un effet prosodique, le h aspiré de hélait et de hallucinée oblige, au niveau de la prononciation, à un coup de glotte qui mime la suspension du corps, tandis que le second phonème commun [l], prononcé el , aile ou (pourquoi pas ?) elle transmet la posture physique dans laquelle se trouve la femme, suspendue au-dessus de ses enfants, du monde. Le nom retrouvé apparaît comme une merveille. C’est la coïncidence miraculeuse et rare entre l’homme et le monde, entre le signifiant et le signifié La mère est donc une double matrice : celle de l’être humain et celle du langage. Elle dépose dans le corps de son enfant aussi bien le souffle de la vie que celui du langage. Ombres errantes , laisse encore mieux transparaître cette relation : « Surgissant dans la lumière, suffoquant dans l’air, nous pouvons soulever les paupières et voir, nous pouvons baisser les paupières et nous interrompre de voir, nous pouvons respirer, nous pouvons expulser par la bouche le langage que la bouche de nos mères insensiblement y dépose » (Quignard 2002, 23). L’acquisition du langage est semblable à l’acquisition des fonctions vitales du corps telles la respiration et l’alimentation. La bouche, partie du corps qui assure la survivance de l’individu, est ce qui distingue l’homme de l’animal parce que, chez l’homme, elle sert à parler et non pas juste à émettre des sons. La crispation du visage et de la bouche dans la recherche du mot juste c’est ce qui distingue le visage de l’homme de la tête de l’animal :

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=