AGAPES FRANCOPHONES 2009

AGAPES FRANCOPHONES 2009 45 scène, un récit autofictionnel en fait, ouvre le Traité sur Méduse et devient emblématique pour l’essai entier parce que l’analyse se construit autour d’elle. La scène a lieu dans le logis familial lorsque l’écrivain a environ deux ans : Nous quittâmes l’Eure et la rive de l’Avre. J’avais deux ans. Nous déménageâmes en Normandie, au Havre. Le port, la ville, commençait à se reconstruire. Nos chambres donnaient sur des ruines sans fin au bout desquels on percevait la mer. Ma mère se tenait toujours à l’extrémité de la tale à manger, le dos à la porte de la cuisine. Brusquement, ma mère nous faisait taire. Son visage se dressait. Son regard s’éloignait de nous, se perdait dans le vague. Sa main s’avançait au-dessus de nous dans le silence? Maman cherchait un mot. Tout s’arrêtait soudain. Plus rien n’existait soudain. Eperdue, lointaine, elle essayait, l’œil fixé sur rien, étincelant, de faire venir à elle dans le silence le mot qu’elle avait sur le bout de la langue. Nous étions nous-mêmes aux aguets, comme elle. Nous l’aidions de notre silence. Nous savions qu’elle allait faire revenir le mot perdu, le mot qui la désespérait. Elle hélait, hallucinée, sa masse vacillante dans l’air. Et son visage s’épanouissait. Elle le retrouvait : elle le prononçait comme une merveille. C‘était une merveille. Tout nom retrouvé est une merveille. (Quignard 1993, 55-56) Le cadre de la scène est celui de la Normandie – de même que dans le conte –, une région balayée par la Deuxième Guerre Mondiale. Déjà dans le conte la région était associée à l’enfer : « Où est l’enfer ? […] Dans la province de Normandie, l’herbe pousse en permanence, l’hiver est glacial, les chemins sont creux, il pleut sans fin, l’arbre est roi, les pommiers abondent ». (Quignard 1993, 19). Dans le traité, les ruines accentuent cette atmosphère chtonienne. La mère se trouve sur le bord de cet enfer : à l’extrémité de la table, sur le seuil de la porte. Dans le silence produit par le langage qui s’est retiré à son bout, le monde lui-même s’arrête à cette extrémité et, finalement, s’efface : « plus rien n’existait ». Du bord de l’enfer (du réel), elle tombe dans le gouffre qui se baie devant elle, dans l’authenticité du réel, dans l’immobilité temporelle. Le milieu environnant s’efface, l’œil se fixe sur rien, se perd dans le vague ou dans le vide. Les enfants eux aussi disparaissent, s’évanouissent, pour devenir silence, un silence qui s’ajoute au silence profond du gouffre dans lequel la mère se trouve plongée.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=