AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 41 Le sens du lexème privilégié se dévoile petit à petit. Nous comprenons progressivement que vie, ici, ne désigne pas ce que la nature a créé pour la préservation de l’être biologiquement vivant : l’instinct de se nourrir et l’instinct de se reproduire. Le premier pousse l’homme à tuer, le second n’assure pas la continuation de l’individu. L’homme est soumis à la prédation et à la sexualité qui sont des forces naturelles contradictoires. Fasciné et horripilé de cette force de l’instinct vital qui assure la survie de notre espèce par l’alimentation et la reproduction, le poète exprime sa volonté de se soustraire à ce conditionnement de la nature humaine, imaginant une surréalité de rêves et de « mots véloces ». D’où la confrontation perpétuelle de la vie consciente et de la nature inconsciente qui se découpent et s’entre-coupent : la nature occupe un vide parfait ; La nature est une évidence à éviter / quand la vie n’a rien à dire (Nous ne savons pas marcher) ; la nature ardente oblitère l’amour. (Dans le temps) 2. Une poétique Plus explicitement que dans les poèmes, Renaud Longchamps exprime cette conception dans un livre 2 paru dans la collection Écrire qui invite les écrivains québécois à dire le pourquoi et le comment de leur écriture. Nous y trouvons cette explicitation : J’aime la vie, mais j’ai horreur de la nature (RR 50) et cette réflexion : Notre conscience porte le lourd héritage équivoque de la sexualité et de la prédation. Nous oscillons sans cesse entre le désir impérieux de la solitude absolue et la totale fusion charnelle, entre la tenace vie individuelle et l’intense vie communautaire. Notre espèce secrète tant la Haine féroce de l’Autre que l’amour désintéressé pour les damnés de la Terre. (RR 48) C’est d’une tension, celle qui accompagne la sublimation des poussées naturelles, que naît la poésie : Tels des virus, les mots véloces détournent les deux finalités de la nature au seul bénéfice de l’infini et de l’éternité : se conserver afin de faire tourner dans le cirque vital de flamboyants manèges sémantiques […] Les mots véloces sont de la beauté contre (la) nature . (RR, 51) Et c’est ce que le poète appelle vie . La vie de l’être qui s’exprime et la vie des mots délivrés de la pression du corps physique. Le témoignage de la composition d’un poème servira à illustrer cette conception selon laquelle les mots évoluent dans nos corps, naissent sans cesse, insufflent une vie supplémentaire au passé comme au présent, préparent même un futur : 2 Renaud Longchamps, Le rêve de la réalité et la réalité du rêve , Québec : Éditions Trois Pistoles, 2002. Dorénavant désigné à l’aide du sigle RR suivi du numéro de la page.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=