AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 57 Devenu un grand styliste français, Cioran a refusé de parler roumain même avec ses amis. Dans la lignée de Cioran se situe Ionesco chez qui on découvre une rivalité œdipienne entre les deux langues. Il s’est senti en exil plutôt en Roumanie qu’en France, comme il le montre dans son livre Antidotes : « Le français a été ma première langue. J’ai appris à lire, à écrire et à compter en français ; mes premiers livres, mes premiers auteurs sont français. Ce qui m’a beaucoup coûté a été plutôt le contact avec la culture roumaine. » (1977, 100) Ses témoignages montrent un jeune malheureux, scindé, écartelé entre deux identités. La présence de l’absurde dans son théâtre pourrait trouver l’explication dans quelques séquences de sa vie, dès l’enfance. Il est de langue maternelle française et de langue paternelle roumaine. Il naît en Roumanie, il est élevé en France et il y vit jusqu’à treize ans, retourne en Roumanie, revient en France vers vingt-six ans : « il a fallu me réhabituer. Cet apprentissage, ce désapprentissage, ce réapprentissage, je crois que ce sont des exercices intéressants. » (1977, 128) Ce va-et-vient entre deux pays, deux langues et deux cultures est une source de rupture intérieure, c’est un entre-deux qui scelle une période de sa vie, de double exil, d’étrangeté. Les écrivains rappelés entretiennent une relation complexe avec la langue française. Les raisons de leur choix sont diverses : ils veulent s’exprimer dans une langue d’élection, symbole d’une grande culture ou ils cherchent sa vocation rationnelle, cartésienne. En plus c’est l’universalité du français qui correspond à leurs idéaux. Ils aspirent à exprimer leurs pensées dans une langue de la liberté, de participer à une culture prestigieuse, de réaliser par l’écriture un idéal spirituel et affectif ou d’essayer tout simplement d’établir un dialogue avec l’Autre dans un contexte nouveau. Quant au passage d’une langue à l’autre, ils ont des opinions différentes, de l’acceptation du bilinguisme ou du plurilinguisme. Malgré les épreuves dures de passage au français pour certains, la majorité de ces écrivains ont montré leur passion pour cette langue, en l’idéalisant. Les écrivains cités dans cette étude représentent la partie émergée de l’iceberg ; leurs œuvres ont une place bien marquée dans l’Europe plurilingue où le français s’efforce de garder son universalité. Textes de référence C ARAION , Ion. « Les mots en exil » in Louis Bolle, Marges et exil. L’Europe des littératures déplacées. Bruxelles : Labor, 1987. C IORAN , Emil. « Lettre à un ami lointain », in Histoire et utopie . Paris : Gallimard, 1960. C IORAN , Emil. Cahiers. Gallimard, : 1977. I ONESCO , Eugène. Antidotes. Paris: Gallimard, 1977. I STRATI , Panait. « Préface à Adrien Zograffi ou les aveux d’un écrivain de notre temps », Vie d’Adrien Zograffi. Paris : Gallimard, 1969.

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