AGAPES FRANCOPHONES 2010

AGAPES FRANCOPHONES 2010 56 La vocation rationnelle, la clarté et l’élégance de la langue française ont attiré aussi Cioran qui, malgré le « cauchemar » de l’écriture en français renonce à sa langue maternelle à laquelle il reproche l’ambiguïté et les contradictions auxquelles il voulait échapper. Il s’est décidé de rompre avec le roumain en 1936, en France, dans un village près de Dieppe pendant un exercice de traduction de la poésie de Mallarmé. Mais, comme il l’a reconnu, écrire en français lui a semblé être un exercice plus difficile qu’il ne l’avait cru, « une expérience terrible ». Le philosophe reconnaît qu’il a quitté le roumain pour chercher la liberté et l’espoir. Or le français possède cette vertu d’être la langue de la liberté et d’humanisme. Le régime politique roumain de l’après-guerre n’aurait jamais accepté ses idées et ses œuvres. C’est pourquoi, il fallait passer au français et abandonner le roumain et la Roumanie qui ne représentaient pour lui que le passé. Cette aventure s’avère très difficile mais, grâce aux qualités de la langue française, notamment sa rigueur cartésienne, il est arrivé à se discipliner, à s’ordonner sinon il aurait perdu la raison. Perçu d’abord comme une camisole de force, « cet idiome d’emprunt » joue pour lui le rôle d’une thérapie. Dans « Lettre à un ami lointain » du volume Histoire et utopie Cioran relève les vertus de sa nouvelle langue en lui rendant un vrai hommage : Ce serait entreprendre le récit d’un cauchemar que de vous raconter par le menu l’histoire de mes relations avec cet idiome d’emprunt, avec tous ces mots pensés et repensés, affinés, subtils jusqu’à l’inexistence, courbés sous les exactions de la nuance, inexpressifs pour avoir tout exprimé, effrayant de précisions, chargés de fatigue et de pudeur, discrets jusque dans la vulgarité. Comment voulez-vous que s’en accommode un scythe, qu’il en saisisse la signification nette et les manies avec scrupules et probité? Il n’en existe pas un seul dont l’élégance exténuée ne me donne le vertige, plus aucune trace de terre, de sang, d’âme en eux. Une syntaxe d’une raideur, d’une rigidité, d’une dignité cadavérique les enserre et leur assigne une place d’où Dieu même ne pourrait les déloger. Quelle consommation de café, de cigarettes et de dictionnaires pour écrire une phrase tant soit peu correcte dans cette langue inabordable, trop noble et trop distinguée à mon gré. (1960, 9-10) Dans le cas de Cioran, on peut parler d’une certaine diglossie, parce que dans le code oral, son français ne s’élevait pas à la perfection de l’écrit. Son accent valaque a maintenu le complexe du métèque qui l’a hanté toute sa vie. En contrepartie, à l’écrit, Cioran a employé un français pur, néo- classique : C’est un défaut d’élocution, mes balbutiements, ma façon saccadée de parler, mon art de bredouiller, et surtout l’obsession cuisante de mon accent qui m’ont poussé, par réaction, à soigner mon style en français et à me rendre quelque peu digne d’une langue que je massacre, par la parole, tous les jours (Cioran, Cahiers , 53)

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