AGAPES FRANCOPHONES 2010
AGAPES FRANCOPHONES 2010 55 La France était rêvée comme le foyer de ces pérégrinations, sa langue porteuse d’universalité disponible à l’expression de toutes les spécificités. Culturellement, le français, à l’encontre du roumain, est perçu comme une langue d’adoption, langue plurielle par essence et vivant des contestations soulevées depuis ses marges. Ces écrivains ne se sont jamais sentis étrangers en France ; en outre, ils ont beaucoup influencé les artistes demeurés en Roumanie, en gardant des relations très fortes avec eux. Il existe des écrivains qui veulent concilier l’universel du français avec le particulier de leur identité nationale. C’est le cas de Panaït Istrati qui nourrissait dès sa jeunesse une passion pour le français, pour la littérature française. Il s’est exilé en France, parce que ses idées socialistes s’accordaient parfaitement avec l’orientation politique de la France à cette époque-là. Dans une lettre à son mentor Romain Rolland (6 Janvier 1927) il souligne cette idée : « La France c’est le pays vers lequel tout jeune Roumain se tourne pour répondre à l’appel de la Pensée généreuse ». Il n’a jamais renoncé à son identité roumaine, puisque l’histoire de la majorité de ses romans et de ses récits est placée dans l’espace d’origine. Sa langue est parsemée d’un grand nombre de créations lexicales inédites (des mots roumains francisés). Son existence a été marquée par sa double identité dont les appartenances étaient admises ou contestées. Pour lui, le français est la langue rationnelle dont les exigences et la rigueur le font rester pendant des heures devant les grammaires et les dictionnaires. Il faut rappeler que Panaït Istrati provenait d’un milieu très modeste qui ne lui avait pas permis d’apprendre le français avec un professeur particulier. Son témoignage trahit un sentiment bizarre d’amour et de répulsion pour l’acte d’écrire en français : Si même lorsqu’il jongle avec sa langue maternelle, écrire est un drame pour celui qui fait de sa vocation un culte, qu’est-ce que cela doit être pour moi qui, dans mon français de fortune, en suis encore aujourd’hui à ouvrir cent fois par jour le dictionnaire pour lui demander par exemple quand on écrit amener et quand emmener . Mais c’est l’enfer! J’avance comme une taupe obligée de monter un escalier brûlant. Et je souffre dans tous mes pores ne sachant presque jamais quand j’améliore et quand j’abîme mon texte...dès le début l’ignorance de la langue me fit payer chèrement la joie d’écrire en français. Ma poitrine était un haut fourneau plein de métaux en fusion qui cherchaient à s’évader et ne trouvaient pas de moules prêts à les recevoir. Toutes les minutes j’arrêtais la matière incandescente, pour voir s’il s’agissait de deux l ou d’un e grave, de deux p ou d’un seul, d’un féminin ou d’un masculin. Je ne sais pas comment je ne suis pas devenu fou à cette époque-là [...].Y a-t-il jamais eu, dans l’histoire, un autre fichu écrivain de mon type? (Istrati, 1969, 9-10).
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