AGAPES FRANCOPHONES 2010
AGAPES FRANCOPHONES 2010 54 grandes dames qui ont vécu en France dans un exil volontaire : Iulia Ha ş deu, Anna de Noailles, Elena Vacaresco ou Marthe Bibesco. Les histoires personnelles de ces aristocrates ne déplaignent pas la perte du roumain, malgré un certain sentiment d’amertume ou plutôt de nostalgie qui se perçoit dans leurs œuvres. Pour cet exil féminin si bien encadré dans le pays d’adoption, le français représente la langue de distinction et de culture, telle qu’elle était connue au siècle des Lumières lorsque tous les diplomates de l’Europe le parlaient et tout le monde admirait ce qui était français. Ces ambassadrices de la littérature roumaine étaient bilingues, ayant appris le français chez elles, avec des professeurs français, ou en France. Elles ont apporté une contribution exceptionnelle à la vie culturelle de la capitale française adoptant très vite les modes de vie et s’intégrant très bien dans la société française. Représentantes de marque de l’exil féminin roumain en France, elles ont gagné l’appréciation, l’amitié et l’estime des hommes politiques français comme dans le cas de Marthe Bibesco, la « Nymphe Europe » que le général De Gaulle admirait beaucoup. À sa mort, en 1970, celui-ci a déclaré : « Vis-à-vis de Napoléon, comme à tous les égards, vous êtes l’Europe.» (apud Conrad, 62) Ces Roumaines nobles sont très attachées à la langue française, à la France et à Paris, ne cessant de montrer leur passion pour la ville magique comme le fait Hélène Vacaresco lors des jours de la victoire : Pourtant, dans un quart d’heure, je vais, je dois quitter Paris ? Nous sommes en juin, en pleines fiançailles de la rose et du rossignol. De toutes ses forces la ville de magie m’enchante et lève en moi le cortège des souvenirs, de la fidélité immuable qui m’a liée à elle car, depuis plus de cinquante ans, je suis vouée à servir son prestige et sa gloire là-bas, chez nous où on l’adore… (apud Conrad, 62) La France, sa culture et sa langue ont été convoitées aussi par les grands poètes du début du XX e siècle, la majorité étant des Juifs vivant en Roumanie : Tristan Tzara, Benjamin Fondane, mort à Auschwitz, Gherasim Luca et Edouard Ilarie Voronca. On ne peut pas oublier le poète Paul Celan, juif de Bukovine qui a écrit en allemand, mais aussi en français, illustrant parfaitement le plurilinguisme. Ils représentent d’ailleurs les grands avant- gardistes qui ont beaucoup enrichi les lettres françaises. Pour ces auteurs, la langue française correspondait à leurs idées à portée universelle. Dans la culture roumaine, mineure et provinciale, ils se sentaient enfermés et coincés. Comme le dit à juste titre Dominique Carlat dans son ouvrage Gherasim Luca l’intempestif (1998, 60), à Bucarest, « l’intelligentsia » roumaine voyait Paris comme la capitale de la pensée et de la création où ils voulaient se rendre un jour.
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=