AGAPES FRANCOPHONES 2011
AGAPES FRANCOPHONES 2011 138 identité pour notre analyse) consiste à interrompre une phrase ou un discours sans achever sa pensée. Elle révèle une allusion, une émotion ou, tout simplement, une hésitation. Cette figure s’avoisine avec l’ellipse qui passe sous silence certains événements afin d’accélérer la narration mais si l’ellipse a des répercussions notamment au niveau du rythme, la première comporte des effets plus variés au niveau syntaxique, sémantique et narratif. Ce procédé stylistique est très cher à Henri Thomas qui l’utilise en abondance dans ses poésies. Au niveau du texte narratif, cette figure interrompt brusquement le texte, se traduit dans un foisonnement d’indices et faux indices dont l’interprétation est confiée au lecteur uniquement. C’est le cas des premières pages du récit où l’agglomération d’objets et d’êtres donne la sensation d’un malheur imminent. Nous pouvons parler également de réticence en ce qui concerne le temps et l’espace. Le temps est sinueux et la narration passe du présent au passé et, tout de suite, au futur sans logique apparente. Ce temps ne correspond pas à proprement parler aux trois dimensions cités car, comme nous avons essayé de le montrer dans les pages précédentes, le présent est informe, le passé révolu et l’avenir atemporel. À un niveau supérieur d’analyse, la réticence est présente sous la forme du témoignage teint de doute et d’hésitation. Lorsqu’il parle d’un autre livre de Henri Thomas, Le Précepteur , Derrida analyse la figure anacoluthique du témoignage, faisant jouer à un voisin. L’écrivain (celui qui assume cette fonction pourtant imposée) est voué à faire obstacle, soit parce qu’il interfère avec le récit, soit parce qu’il dissimule la nature du lien qui le lie à ce même récit. Il ne lui reste que la possibilité de s’enfuir de son propre œuvre en déléguant la voix narrative à un témoin quelconque. Écrivain qui ne s’appelle peut-être pas par hasard Thomas, du nom de l’apôtre qui doit porter témoignage de l’existence du Christ et qui ne croit que ce qu’il voit et qu’il touche, Henri Thomas reste un anonyme au sein des écrivains de ce dernier siècle. Pour comprendre son œuvre, nous devons moins nous tourner vers les recherches formaliste du Nouveau Roman que vers des œuvres plus inquiètes hantées par la scission entre « écrire et être écrivain, entre apparaître et disparaître, entre l’anonyme et le personnel, entre le Il et le Je. » (Rabaté 2000, 33). Pour lui, la seule liberté de l’écrivain, comme il l’affirme dans la Prière d’insérer , est « celle d’un intense scrupule au sein de l’inévitable ». Texte de références Thomas, H ENRI , John Perkins , Paris : Gallimard, 1960.
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