AGAPES FRANCOPHONES 2011

AGAPES FRANCOPHONES 2011 137 Je connaissais sa situation, elle ressemblait à beaucoup d’autres, en somme, mais lui, qu’il était singulier ! Puis ses visites ont cessé, et c’est alors qu’il ne m’a plus quitté, tout un hiver. J’ai connu Paddy, les chiens, les chats, et Jim le disparu, et le professeur Godwin… J’avais beau jeu sauver John, n’étant pas lui. Or je ne suis parvenu qu’à le faire hésiter. Il me semble maintenant que le romancier n’a pas d’autre liberté : celle d’un intense scrupule au sein de l’inévitable. Ce passage révèle la genèse de l’œuvre qui a comme point de départ un fait divers, comme la majorité des œuvres de Henri Thomas. L’auteur puise son sujet dans la vie réelle, dans sa propre expérience et son personnage est un individu pourtant à part non pas à cause de son histoire mais suite à sa façon de vivre cette histoire. Seulement lorsque les visites de John cessent l’auteur fait de lui un personnage littéraire. Sa disparition est mystérieuse et contient le noyau d’un roman mais elle n’est pas définitive. Paddy est morte est John restera figé dans l’univers engluant de la maison conjugale, sans pouvoir s’en soustraire. La fin ne peut être changée, seulement la façon de la dépeindre peut varier. La liberté de l’écrivain consiste donc dans l’écriture, dans son style, et l’action proprement-dite passe au deuxième plan. Cette triple fin exprime la méfiance envers les mots et envers le roman en tant que genre régi par l’action : « Je suis dans l’état où les récits ne sont plus possibles » (Thomas 1993, 149). Si l’auteur continue à écrire c’est « pour préserver le peu de bonheur anonyme qu’[il] pourr[a] atteindre pour [se] délimiter, afin de ne pas fuir de tous parts » (Thomas 1993, 150) Henri Thomas ne dramatise pas un congé final et définitif à la littérature mais pour lui le récit est une échappé. John Perkins représente une fiction qui se prive des moyens et des facilités du roman, un texte qui récuse la coupure entre le personnage et le narrateur qui cherche à atteindre le centre dérobé de ce qui le fait naître, centre qui s’évanouirait s’il était touché. Cherchant à dire ce qui l’excède ou le ruine, le récit tend presque naturellement et fatalement vers sa propre abolition. Tout cela se manifeste chez Henri Thomas dans une écriture qui s’avoisine à la poésie : fragments de sensations, descriptions d’états ou morceaux de paysages urbains, impressions fugaces. Le rôle de ces bribes poétiques dépasse la recherche stylistique et se transpose au niveau narratif par un développement conceptuel de la figure rhétorique de la réticence. La réticence, appelée aussi aposiopèse (toutes les opinions ne convergent pas pour la synonymie des deux termes mais nous allons maintenir cette

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