AGAPES FRANCOPHONES 2011
AGAPES FRANCOPHONES 2011 156 des hommes posé sur ce silence, et aussi le vol des oiseaux traversant tout cela. ( ES , 81-82) Silence, lenteur, songe et patience sont donc les constantes de ce paysage qui isole Ludvík et, ce faisant, lui octroie le répit de s’approprier l’espoir de réconciliation entre les mondes, autour duquel son ancien maître spirituel avait réfléchi vers la fin de sa vie. En même temps, c’est un espace où la blancheur aveuglante efface les repères – signe que c’est de lui-même que l’attente affamée de réponses de Ludvík doit se nourrir. Par conséquent, c’est de manière faussement contradictoire que cet espace ouvert – et qui ouvre – à l’infini est en même temps labyrinthique, tout comme sa chambre où le regard de Ludvík est, le plus souvent, rivé au « mur nu que posé[s] sur les pages » ( ES , 95) d’un livre : Ludvík marchait le long des sentiers verglacés, et l’espace alentour déployait sa blancheur à perte de vue, le vent sifflait son froid à perte de souffle, l’esseulant encore plus dans ses pensées passives. ( ES , 92) Sa distraction se doublait d’une étrange attention ; il se sentait requis par un devoir de veille, mais sans pouvoir saisir l’objet de son attente. Il s’endormit ainsi, tout habillé, le livre tombé sur ses genoux, la lumière allumée. Il en fut de même le lendemain et le surlendemain. Tout le jour il arpentait les chemins blancs, sans but précis ; des chemins de rien, de nulle part. Un labyrinthe à ciel ouvert, vibrant de froid et de lumière, où par instants, sifflait le vent, feulait le vent, craquait au loin une branche ou le cri âpre d’un oiseau comme pour mieux rehausser le silence. Il frottait son regard à la neige, son ouïe à l’aridité du silence, et ses pensées au vide. ( ES , 95-96) Des lieux aux espaces, le traitement spatial de l’attente relève, chez Sylvie Germain, d’un délitement accordé au personnage en question. Si l’on privilégie les lieux au détriment des grands espaces, c’est surtout parce que cette incohérence sert à mettre des personnages indécis en attente. Il s’agit donc de lieux de mise en attente et qui ménagent les révélations par bribes ou bien qui intriguent jusqu’à ce que l’âme revienne en boucle sur elle- même en quête de réponses. Ainsi, l’espace est-il un élément épisodiquement actif dans le récit ; les descriptions – dont l’étendue est d’ailleurs limitée – ne sont pas seulement des échafaudages du cadre de vie, mais des esquisses d’intrigues, dans la mesure où c’est souvent le lieu qui déconcerte le protagoniste, le stimule à réfléchir, puis à laisser la réflexion mûrir dans l’attente d’une révélation personnelle. Lieux d’attente, lieux en attente, ce sont autant d’instances d’interpellation discrète de ceux qui se savent requis par une attention dont ils font eux-mêmes l’objet.
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