AGAPES FRANCOPHONES 2011

AGAPES FRANCOPHONES 2011 155 version de Sylvie Germain semble relever plutôt du Nouveau Testament, car l’errance de Nuit-d’Ambre se fait désormais dans un espace ayant renoué avec le ciel. L’espace paradisiaque en attente au début du Livre des Nuits regagne sa paix d’autrefois, car Nuit-d’Ambre le remet à la grâce de Dieu 18 : Nuit-d’Ambre-Vent-de-Feu remontait vers la ferme. Il n’était plus un extradé, pas même un exilé. Il était simplement un errant. Un errant sur sa propre terre. Un vagabond qui portait Dieu sur ses épaules. Car il y a en Dieu une part d’enfance éternellement renouvelée, et qui demande à être prise en charge. ( NA , 430) Dans le même sillage, c’est toujours d’une remise à flot qu’il est question dans Éclats de sel lorsque Ludvík choisit de prendre une semaine de vacances dans un village de montagne afin de « respirer un autre air et se changer les idées. » ( ES 19 , 81) Tout comme pour Nuit-d’Ambre, son chemin suit un mouvement ascendant, ouvrant ainsi la voie à la mise en question de sa réintégration spirituelle et du pardon d’avoir abandonné Joachym Brum, mais aussi de s’être abandonné lui-même en s’exilant pendant onze longues années. Sa lente réconciliation avec lui-même et le monde aboutit à la suite de rencontres faites dans des lieux de hasard, comme dans Nuit-d’Ambre . Ainsi, cet espace de transition n’est-il lui non plus un simple décor, mais agit en catalyseur de l’attente stimulante pour la réflexion. À la différence du paradis à l’horizontale des Péniel, le village de Ludvík est « très haut perché dans le silence. » ( ES , 81) Les deux, cependant, font corps avec le ciel. Le lieu s’ouvre à l’espace qui l’entoure et le paysage ainsi brossé est un paysage d’attente dont tous les ingrédients sont là pour permettre au protagoniste de réfléchir sur le mystère des choses qui le tourmentent : Et tout le paysage alentour était mué par la neige en un désert étincelant, un territoire de songe et de patience. Le village et la terre taisaient leur histoire, ils se tenaient recueillis au profond d’une attente qui dépassait de loin celle de la saison prochaine, aussi inscrite en eux, bien sûr, mais sans hâte ni nostalgie. Il s’agissait d’une attente plus ample, tout à fait nue, sans objet ni élan ; une attente solitaire, pénétrée de lenteur, de douceur, de rigueur. Une attente où confluaient le bleu du ciel, le noir basalte des nuits, l’errance des nuages et de leurs ombres sur le sol, le tremblement des étoiles et de leurs reflets sur les eaux prises en glace, la mémoire des éléments sous la roche et l’écorce, le souffle chaud des bêtes, et le regard errant parcourant la terre. » ( La Bible de Jérusalem , La Genèse 4, 11-12) / « Tu es maintenant maudit du sol qui a ouvert la bouche pour recueillir de ta main le sang de ton frère. Quand tu cultiveras le sol, il ne te donnera plus sa force. Tu serras errant et vagabond sur la terre. » ( La Bible, traduction œcuménique , La Genèse, 4, 11-12) 18 « Entre gens de l’eau-douce ils s’appelaient plus volontiers du nom de leurs bateaux que de leurs propres noms. […] Les Péniel étaient ceux d’ À la Grâce de Dieu. » ( LN , 16-17) 19 Sylvie Germain, Éclats de sel , Paris : Gallimard, coll. « folio », 1996. Dorénavant désigné à l’aide du sigle ( ES ), suivi du numéro de la page.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=