AGAPES FRANCOPHONES 2011
AGAPES FRANCOPHONES 2011 64 Je remonte et déroule un temps auquel je n’appartiens pas. Celui de ma mère avant moi. Lumière et neige. Tourbillons de neige en spirale devant la fenêtre paysanne que je ne connaîtrai pas. Le temps de ma mère sans moi comme aujourd’hui je vis le temps sans elle. Le temps arrêté et inutile de n’avoir pas servi, avant l’issue de sa mort, à ce que je m’ouvre enfin à elle de ma souffrance à la faire souffrir. (Chessex 2008, 17) La limite entre portrait réel et portrait imaginé est toujours fragile. L’écrivain essaie de faire renaître sa mère par l’intermédiaire de l’écriture, mais confesse l’ambiguïté du portrait qu’il réalise . Il ne s’agit pas d’un portrait fictif, mais il ne s’agit non plus d’un portrait réel, car seulement de leur vivant les êtres peuvent donner une image exacte d’eux-mêmes. L’autobiographie serait donc pour Chessex une sorte d’esquisse du réel, une tentative d’intégrer, dans le cadre d’un récit, des événements et des faits réels mais le long de ce processus de métamorphose la véridicité se perd peu à peu : Je sais qu’un mot à peine noté, une phrase fixée, la réalité de ma mère s’estompe, s’embrume lumineusement, feu lointain, feu dans le brouillard rongé de nuit et d’oubli. Donc je ne dis rien de vrai, et je cerne la vérité au plus près. Je ne mens pas, n’invente pas, je ne suis pas l’affabulateur de ma mère, pourtant quelque chose résiste, de secret, de plus intime, d’enfermé dans le mystère de l’être, dans la prison de l’être, la cave de l’être aux yeux de ciel dont la figure s’efface ou s’estompe au moment où j’écris cette page. ( Pardon mère , 117-118) Chez Jacques Chessex la frontière entre l’autobiographie et l’autofiction est souvent transgressée. Sa littérature est cependant, éminemment personnelle et repose sur des événements qui ont marqué son enfance et son adolescence. La figure du père représente le noyau thématique autour duquel se construisent presque tous ses écrits autobiographiques. Les regrets pour la perte de sa famille, l’admiration pour ses terres natales et le sentiment de culpabilité qu’il éprouve à ne plus pouvoir les regagner caractérisent l’ensemble de son écriture de soi. L’autobiographie chessexienne prend le plus souvent la forme du récit à la première ou à la troisième personne et les trois instances du « je » s’entrecroisent et se chevauchent laissant voir « la présence du moi, l’adhésion, l’adhérence de l’être personnel. » (Gusdorf 1991, t II, 122) L’autobiographie chessexienne représente en fait une analyse de l’espace du dedans, c’est-à-dire de l’espace intime de l’écrivain qui se donne à voir sous la forme d’un mélange entre les expériences vécues et le fond créatif personnel. À l’intérieur de cet espace le temps se donne à voir sous son aspect chronologique, enregistrant l’évolution du « je » qui raconte, par un mouvement à la fois rétrospectif et introspectif. Il y a aussi cependant une certaine atemporalité dans laquelle se place ce « je », atemporalité qui le place en dehors du temps des humains qui l’entourent et qui témoigne de la création d’une sphère spatio-
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