AGAPES FRANCOPHONES 2012
120 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 style diderotien ; en même temps, elle détourne les significations du texte premier, en transformant la satire cinglante de l’original en un mélodrame édifiant dans le goût du XIX e siècle. Quant à Nodier, sa lecture prouve une compréhension approfondie de Diderot et des affinités indiscutables. Mais dans sa propre création, Diderot est le « chaînon » absent (lapsus, omission délibérée ?). Le petit roman Moi-même (écrit vers 1800) est un exercice de jeune écrivain, dans la manière paradoxale de Jacques . Si chez Diderot le roman refusait de s’achever, chez Nodier il refuse de commencer. Mais l’ « auteur » y est tout aussi intrusif et capricieux, jouant sur les attentes du lecteur. En échange, le lien de parenté avec l’écriture capricante, sinueuse et déceptive de Jacques est de l’ordre de l’évidence dans l’étonnant livre-objet publié en 1830, l’ Histoire du Roi de Bohême et de ses sept châteaux (1830), bien que Diderot n’y soit pas mentionné dans la célèbre liste de « plagiats » assumés. L’omission du nom de Diderot n’est qu’une manière pour attirer l’attention sur la place qui lui est due. En nous rappelant une réflexion de Jacques Proust, nous dirions que L’Histoire du Roi de Bohême est un cas d’œuvre qui consacre véritablement l’héritage diderotien, car ce sont les lecteurs-artistes, moins soucieux d’ orthodoxie, qui arrivent à restituer l’esprit du prédécesseur, justement en contournant la lettre du texte. Contrairement aux universitaires ou du moins à ceux qui en parlent « ostensiblement et surtout professionnellement » , les lecteurs-artistes ne servent si bien Diderot que lorsqu’ils le « trahissent ». Mais si tant est que tout commentaire véritablement critique est recréation, ceux-ci sont à même de faire la lecture « la plus historique qu’on puisse imaginer, en “oubliant” ce qui est devenu caduc, et en assimilant à leur propre substance ce qui est réellement assimilable, ce qui, de Diderot, vit encore, pour eux et grâce à eux . » (Proust, 1974, 228, souligné dans le texte) Les cinq écrivains qui ont retenu notre attention dressent, dans leur désir/refus d’hériter autant de portraits du Philosophe, qui seront repris, complétés, corrigés, contredits par des lectures suivantes. Diderot est pour chacun des écrivains-artistes une présence impossible à ignorer, un « extemporain » 18 qui incite au dialogue. Les générations suivantes reconnaîtront la voix de Diderot, et lui associeront une allure, un visage, un protagonistes, devient fastidieux. Une autre suite, Sir Jack, ou le Nouveau fataliste (1825), de L.T.Gilbert, a très peu à voir avec l’original, hormis l’allusion du titre. Beaucoup plus astucieux est le petit texte de Louis Ménard, « Le diable au café » (publié dans les Rêveries d’un païen mystique , 1876), une mystification si bien écrite, qu’elle faillit être attribué à Diderot. Nous avons trouvé des informations bibliographiques sur ces textes dans le très riche Répertoire des pastiches et parodies littéraires des XIX e et XX e siècles (Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2009) procuré par Paul Aron et Jacques Espagnon. 18 Ce mot de Nodier correspond à ce que la pensée allemande des années 1920-1930 a appellé « la simultanéité des non-contemporains » qui intervient dans la mémoire culturelle. (v. Schlanger 2008, 137).
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