AGAPES FRANCOPHONES 2012

AGAPES FRANCOPHONES 201 2 119 l’œuvre de Diderot lui semble avoir si peu de choses qui vaillent. Sous le martèlement obstiné des griefs, on trouve ici et là de véritables compliments. Contrairement à Gœthe, le « charlatan froid », Diderot, ce « charlatan chaud, qui avait des abandons, des oublis de rôle, des imprudences, d’une grande beauté et d’une grande bêtise » (144), vaut mieux par la passion et le frisson de la vie qu’il transmet à ses lecteurs. Diderot est de ces esprits « nerveux jusqu’à la danse de Saint-Guy » (68), mais avant tout : [il] a du tempérament. Il a du sang dans les veines, et il l’a rouge. Il est souvent apoplectiquement déclamatoire, mais il n’est pas inerte; il n’est ni vague, ni vide, ni glacé, comme la grande idole allemande. (37) Le tempérament emporté et brouillon se manifeste dans ce qu’il a de mieux : « la faculté du paradoxe, ce kaléidoscope de l’esprit, qui, remué et secoué, a des combinaisons et des rencontres de couleurs inattendues. (74), la verve, la vivacité et le mouvement de ses contes (77). Cette verve « qui peut être parfois une exagération de la vie, mais qui, en fin de compte, est la vie « (37). Barbey d’Aurevilly a beau répéter que Diderot est définitivement mort pour la littérature, il se contredit de manière éclatante : « C’est par l’art, en effet, que le génie de Diderot reprend des ailes ; c’est par l’art, par la forme spontanée, l’accent, la chaleur de l’accent, que Diderot a devancé son siècle et qu’il sort de la boue de ce matérialisme. » (61). La « salamandre » Diderot renaît de ses cendres. Les notations aurevillyennes sur l’art de Diderot prouvent que l’écrivain a gain de cause sur le pamphlétaire. C’est ce que note par ailleurs Hubert Juin, dans la préface de l’édition 1986 : la grande ambiguïté de Barbey d’Aurevilly est qu’il ne peut se dégager ni d’un écrivain passionné, « étant toute passion lui-même » (12), ni du XVIII e siècle, où il trouve « ses raisons, ses ennemis et ses modèles les plus secrets » (21). Conclusions Nous avons vu que des auteurs importants du XIX e siècle ont contribué de manière décisive à l’intégration de l’œuvre de Diderot au Panthéon des lettres françaises. Sainte-Beuve et les Goncourt admirent l’homme d’un siècle sur lequel ils reviennent dans leurs écrits. Barbey d’Aurevilly reconnaît en Diderot un adversaire redoutable, qu’il s’emploie à vitupérer, à rabaisser, à caricaturer, pour mieux s’empêcher de l’admirer. Nodier et Janin se situent en émules, sinon en imitateurs. Janin prend la défense d’un auteur auquel il va se mesurer dans le roman qu’il considéra l’œuvre de sa vie, La Fin d’un siècle et du Neveu de Rameau (publication en 1861). Cette continuation-contamination 17 , richement documentée, pastiche le 17 Jacques le Fataliste et Le Neveu de Rameau ont eu part de quelques continuations (pastiches et parodies). Le Second Voyage de Jacques le fataliste et de son maître de Diderot (1804), par Paul-Louis Courier, est une suite assez bien écrite à la manière de Diderot, mais qui, à force de multiplier artificiellement les incidents de route des deux

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