AGAPES FRANCOPHONES 2012

118 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 (70), « mélange d’épicuréisme et de vertu, de volupté et de sagesse » (94), siècle « coupable » (135), d’où viennent tous les maux incarnés par Diderot : une philosophie matérialiste monstrueuse (« ce monstrueux perce-oreille qui perça tout, doctrines et mœurs », 48) qui fausse tout – morale, vertu, sagesse, langage (85). La grande erreur de Diderot fut de se prétendre philosophe, lui qui jouait à la philosophie plus qu’aux échecs au café Procope, et qui « s’y obstina, il s’y acharna, il s’y exaspéra, il s’y échevela, il s’y ensangmêla » (60). La philosophie matérialiste est donc selon l’essayiste l’instrument du dévoiement d’un esprit qui avait d’autres dispositions naturelles. Mais mettre les choses ainsi équivaut à un compliment, et nous voyons Barbey d’Aurevilly reconnaître, presque malgré lui, quelques mérites à son souffre-douleur d’écrivain-philosophe. Les chapitres de l’essai voulaient démontrer méthodiquement, domaine par domaine, depuis la philosophie jusqu’à la correspondance, à quel point l’œuvre de Diderot, « l’homme qui a le plus roulé de fatras dans le fracas de ses œuvres » (28), avait été survalorisée. L’ Encyclopédie est un épouvantable fatras d’ordures, dans lequel l’infatigable « confectionneur », a entassé « la vidange de toutes les erreurs du XVIII e siècle » (47). Le dramaturge n’a rien inventé non plus. Quant aux romans, ils sont détestables par essence : Les Bijoux et La Religieuse , des « porcheries », (147), des « polissonnerie[s] sans esprit » (68) ; Le Neveu , rien d’autre qu’un autoportrait en charge (32) ; Jacques , « une lapalissade philosophique relevée de grivoiseries » (73). Barbey considère que l’échec du romancier est celui de tout un siècle où le roman était à ses premiers balbutiements, et de loin inférieur à la littérature anglaise, qui avait déjà ses écrivains capables d’observer et, surtout, de s’abstraire de leurs livres. D’un revers de la main, le pamphlétaire annule toute la littérature romanesque du siècle précédent : en France, dit-il, il y avait tout au plus « des larves de romanciers, – les têtards du genre » (69). Ce qui empêchait également Diderot d’être un vrai artiste c’étaient sa dispersion (« [il] ne fut qu’un grand cerveau anarchique. Il eut même les deux anarchies, celle du cerveau et celle du cœur. », 138) et son bavardage, tant apprécié outre-Rhin. Lorsque Barbey reprend la boutade de la plus allemande des têtes françaises , mais sur la négative, il lui importe peu que Diderot lui- même n’avait rien fait pour s’imposer à l’attention des écrivains. La ire aurévillyenne y voit ni plus ni moins qu’une forme de trahison de l’esprit français, vu que « [par] la déclamation, l’enflure, la prêcherie, le pédantisme, l’ouverture et la pesanteur des mâchoires, Diderot a dénationalisé le génie français.» (36). Nous sommes en 1880, après la honte de la défaite en guerre, et l’attitude envers l’Allemagne ne pouvait ne pas être connotée idéologiquement. N’oublions pas non plus que l’essai sur Diderot est accompagné de celui sur Gœthe ; or, le « glaçon », « la gélatine figée » (145) allemand(e) va servir de repoussoir au Français. Presque malgré lui, l’essayiste reconnaît quelques mérites à sa tête de turc (ou de Gorgone, si l’on veut) bien que, sur l’ensemble,

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