AGAPES FRANCOPHONES 2012
AGAPES FRANCOPHONES 201 2 117 sinon l’union du liquide et de l’incandescent, puisque c’est d’un esprit fiévreux que jaillissent des flots de paroles, aussi brûlants que les écoulements de lave, évoqués jadis par Nodier ou Janin : En effet, Diderot, c’était la discussion faite homme. C’était le haut bavardage incontinent, le ruissellement de la parole tombant incessamment du sommet d’une tête fumante . Il fermait les yeux et ouvrait la bouche, et cela partait, et ruisselait à noyer cinquante petits Sainte-Beuve là-dedans ! (27) L’image du bouillonnement appelle d’autres, relatives au culbutage d’idées contradictoires, à la dispersion, à l’extériorité. D’une part, il s’agit du tournoiement incontrôlable de pensées et de sentiments, pour lequel Barbey d’Aurevilly trouve un syntagme qui allie l’inspiration, l’extase, l’état second : « Diderot, ce derviche tourneur , qui tourne dans tous les sens pour revenir sur lui-même » (138, nous soulignons). Les écrivains-commentateurs, on se souvient, avaient déjà parlé d’un esprit prophétique, s’adressant aux générations futures. Le derviche de Barbey, en échange, s’est abstrait des autres, et tourne, et tourne sur lui-même, jusqu’au vertige. Ensuite, explique l’essayiste, cette irrépressible envie de se disperser, de se répandre tient d’un « talent essentiellement extérieur » (69). Enfin, dans son irrépressible jactance Diderot ne fait que se répéter, car il lui est impossible de se contenir, comme il lui est difficile de s’oublier (« Cet esprit turgescent n’était pas capable de l’effort de s’oublier », 90). L’incapacité de s’abstraire, de s’objectiver, transforme les écrits diderotiens en une mise en scène pour un immense ressassement, exposition et reflet de l’auteur à l’infini. De plus, l’auteur impose sa présence aux lecteurs, constamment et sans ménagements : Dans ses romans, comme dans ses autres livres, il ne s’oublie jamais, ni lui ni sa prêcherie... Peintre qui crevait sa peinture pour passer sa tête par le trou de sa toile , afin qu’on le vît bien et qu’on l’entendît bien toujours. (70-71, nous soulignons) La remarque de Nodier sur le style de Diderot, « Ce n’est ni là, ni là ; c’est partout », concorde avec cette image de l’éparpillement infini d’un seul et même « géniteur » qui se démultiplie dans ses textes, toujours pareil à lui-même, à l’instar du polype dont le Philosophe avait parlé. L’auteur invasif, ou mieux dit, « extensif », sera nommé par les poéticiens l’auteur métaleptiquement présent dans son texte, mais plus tard, lorsque ce ne sera plus une « infraction » à l’objectivité littéraire 16 . Si Diderot est un auteur tellement personnel dans ses écrits, il est aussi homme de son époque. À la différence des romantiques et autres zélateurs du siècle précédent, Barbey déteste le XVIII e siècle, « cynique » (71), « superficiel » 16 Sur l’ubicuité diderotienne, l’extériorité, le choix déroutant de l’entre-deux, la hantise claustrophobique, etc., voir le livre éclairant de Jack Undank, Diderot.Outside & In-Between (1979).
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