AGAPES FRANCOPHONES 2012

150 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 L’affront dont Richard avait été la victime, une coupure à la tête, devient impossible à venger et prend les allures d’une défaite. C’est dans cette expérience que tout un peuple s’est reconnu : les Canadiens français se retrouvent impuissants devant l’ordre imposé et ont démontré leur frustration le soir du 17 mars 1955. Richard, qui était un héros pour ses exploits sur la glace, prend alors une autre valeur quand il devient victime. Il s’inscrit à l’intérieur d’un vaste système de signes circonscrivant l’identité du peuple québécois. Ce joueur du Canadien – qui reprend le nom du premier habitant des rives du fleuve Saint-Laurent, un Habitant, justement, autre nom que reprennent en cœur les partisans qui scandent le GO HABS ! GO !, qui se distinguait du censitaire français en pouvant devenir propriétaire de sa terre et même la défendre comme membre de la milice – qui parcourait les patinoires de l’Amérique en faisant la fierté des siens, devenait, comme ses compatriotes, victime des forces régissant l’économie et le sport : les Anglais. Voilà comment la carrière de Maurice Richard peut être lue. Considéré par plusieurs comme le meilleur joueur de hockey de son époque, il voit ses exploits sur la glace s’insérer dans l’histoire du Québec à partir d’une anecdote entourant sa présence sur la glace et surtout son caractère fougueux. Vu comme une idole, le Rocket a permis, selon Roch Carrier, à toute une génération de prendre conscience de sa force. Faudra-t-il alors se surprendre de constater que Carrier lit le départ à la retraite du célèbre joueur, la mort de Duplessis et l’arrivée au pouvoir de Jean Lesage, au son du slogan « C’est le temps que ça change », dans la même lignée ? D’ailleurs, le hockey lui-même change à la toute fin des années 1950 : les joueurs voyagent par avion au lieu de prendre le train, les patins ne sont plus fabriqués de cuir mais moulés dans le plastique, les bâtons sont plus légers, le gardien de but Jacques Plante utilise un masque et des joueurs commencent à se coiffer de casques protecteurs. Tout comme le Québec qui annonce sa Révolution tranquille en 1960, le hockey de la Ligue nationale se dirige vers son ère moderne. Maurice Richard n’a plus qu’à tendre le flambeau à d’autres joueurs, dont son frère Henri, qui prendront la relève. La période noire du Québec, et celle du hockey, sont finies, le Rocket peut se retirer sans pour autant être oublié. Le lecteur ne sera alors pas étonné de constater que la fin de l’écriture du récit coïncide avec la mort du Rocket. Le Rocket de Carrier reprend les traits de la constitution du mythe du Rocket. La tension créée par le sport qui sert à évacuer en public les tensions de la vie quotidienne, la dimension héroïque de Richard et de l’équipe du Canadien de Montréal, jusqu’à la filiation même de cette équipe avec le premier habitant des rives du fleuve Saint-Laurent, nous présentent un mythe sous la forme du combat que se livrent les joueurs de hockey. C’est du côté des vainqueurs que s’installe le mythe du héros qui repose à la fois sur la ritualisation, la modalité de l’affrontement dans la compétition et

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