AGAPES FRANCOPHONES 2012
AGAPES FRANCOPHONES 201 2 27 39,5… 39,7… 39,9… 40… 40,1… 40,2… Mourir, mourir…Je vais mourir. Comme je suis contente. J’ai écrit sur une petite feuille où je voudrais être enterrée : c’est pas loin. On entend d’ici la cloche de la petite église. Comme je vais dormir dans ce minuscule cimetière où je me suis assise le mois dernier! (32-33) Plus la diariste vieillit, plus la maladie s’aggrave, plus elle veut continuer ou au moins finir d’écrire ce qu’elle a commencé : « J’ai repris De libertate parce que mon poumon droit est sensible, est peut-être touché, qu’il faut laisser des papiers en ordre. Et je m’aperçois que, de relire le De libertate , de le reprendre, m’amuse. » (442) L’idée de la mort la projette dans l’espace d’un futur qui ne sera pas à elle mais où elle espère que ses cahiers survivront : Ce livre et ma vie sont tels qu’il ne m’est plus possible de les séparer. Quand j’ai écrit toutes les idées, ou du moins l’idée directrice, en 1915, celle du corps et de l’âme (et alors, je ne voyais aucun chemin qui menât à l’Esprit), je pouvais encore me séparer de ce livre, et vivre à part. (Dieu sait, dieu, ce que j’ai vécu à part.) Maintenant, le livre me conduit. Peut-être mourrai-je le soir du jour où je l’aurai fini ? Mourrai, laissant un fruit fait de toutes mes forces que personne ne mangera. Et l’important est-il que les forces aient été exprimées ? (590) Le livre dont elle parle, qui porte le titre provisoire De libertate et qui devient plus tard Peau d’âme , reste son centre d’intérêt pour la dernière partie de sa vie et devrait être achevé le jour de sa mort. Dans un sens elle a raison. L’essai sera publié vite après sa mort sous la forme dans laquelle elle l’a laissé juste avant sa mort. En ce qui concerne son journal, il est clair qu’il finit une fois la vie terminée. Les dernières phrases notées dans son journal témoignent de cette volonté d’étendre l’écriture jusqu’à la limite ultime de la vie : Méchanceté de Claude…Peau d’Âme, fais-le écrire Peau Peauuu Peeealrrrr Pearl par le frère de l’Éditeur…Claude n’a pas voulu lui-même que je téléphone, que je mange du bouillon et des épinards…Claude n’a pas voulu lui-même téléphoner pour que je mange du bouillon de légumes et des épinards… (702) L’incohérence des dernières phrases de ses cahiers devient l’emblème de la maladie qui allait emporter l’auteure trois jours plus tard, le 3 décembre 1934. Vu comme une œuvre presque contemporaine et suscitant un intérêt accru depuis son apparition à la fin du fin du XX e siècle, le journal de Catherine Pozzi témoigne d’une profonde connaissance de soi. La manière dont elle dépeint sa vie impliquerait un mouvement double: sa maladie incurable passe dans l’écriture en lui imprimant le pessimisme et la mélancolie; en même temps, l’écriture fait partie intégrante de sa condition,
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