AGAPES FRANCOPHONES 2012

AGAPES FRANCOPHONES 201 2 37 connaîtras, alors, la vanité du verbe » ( Le Livre des questions , 126). Voilà une scène classique de méditation sur la futilité de la vie. Elle nous suggère cependant un nouvel aspect : celui de la relation entre la décomposition verbale et celle du désert, naturelle. C’est ainsi que le poète, à partir des éléments minimes, bâtit tout un monde. Cette préoccupation est par ailleurs également marquée par le fait que les éditions à l’orientation surréaliste que Jabès a fondées avec Georges Henein, sont nommées par Jabès La Part du sable. Afin d’éviter d’être confus : l’effet d’aliénation, le soi-disant sort juif, ne peut être reconnu qu’au terrain de l’expérience poétique. Il ne s’agit pas d’une identité, de plus, l’identité comme telle reste inidentifiable dans le cas d’Edmond Jabès. Tout ce rôle du Juif étranger- écrivain n’est pas à interpréter à partir du topos occidental du Juif errant et chantant sa douleur. Pour conclure et à la fois revenir au début je renvoie encore une fois à Jacques Derrida. Cet admirateur d’Edmond Jabès donne d’un côté valeur et sens au motif pictural du désert, et de l’autre il qualifie cette écriture par un seul mot qui est celui d’ ellipse 6 . L’ellipse, c’est une courbature, cela s’approprie à la forme ovale au sens primaire, géométrique. Ensuite, c’est une figure de style qui nous rend très vigilants, éveillant la réflexion, suscitant l’imagination, car, principalement, il s’agit d’une omission syntaxique ou bien stylistique où l’absence comme effet rhétorique porte un sens plus profond qu’on n’y penserait. Briser le texte, y intercaler des « pauses », interrompre des syntaxes, c’est le fond du tissage de ces textes, et parallèlement son déchirement. L’écriture, selon Jacques Derrida, est aussi l’absence. Ou même : « Écrire, c’est se retirer. Non pas dans sa tente pour écrire, mais dans son écriture même » (« Edmond Jabès et la question du livre », 106). L’écriture est par conséquent un abri, mais un abri qui est, à mon avis, à partager. Jabès nous a fait cependant preuve de la certitude qu’on ne peut écrire qu’en écrivant à quelqu’un et que cette écriture devient une pratique incitant l’Autre à y répondre. Le fameux exergue qui exprime la mutualité : « Tu es celui qui écrit et qui est écrit » ( Le Livre des questions , 13) indique plus que la dialogicité, que ce besoin de parler à l’autre et d’attendre sa réponse. Il serait absurde maintenant de séparer, de distinguer l’écrivain du lecteur. Tandis qu’en tant que lecteur, où se retirer ? Pas uniquement dans le livre ou dans le désert, mais, comme Jabès nous propose : « Ne cherche pas à lire le désert. Tu y trouveras tous les livres ensevelis dans la poussière de leurs mots. » ( Le Livre des ressemblances, 43) Ainsi devons-nous, si nous désirons suivre Jabès au cours de son chemin plein de questions à travers le désert, y vadrouiller avec lui 6 Cette formule est d’ailleurs le titre d’un des textes de L’écriture et la différence dans lequel Derrida développe ses pensées relatives majoritairement à l’écriture jabésienne.

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