AGAPES FRANCOPHONES 2012
36 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 parler que dans le désert ; qui protège son écriture qui ne peut sillonner que le désert. » ( L’écriture et la différence 1967, 107) Le désert se transforme ainsi non seulement en la demeure du langage poétique, mais aussi en celle des symboles de la foi juive. Il reflète en même temps une duplicité de ce qu’on retrouve dans cette écriture. En principe, ce n’est pas son côté paradoxal que nous voulons mettre en valeur mais plutôt rendre compte de la conscience jabésienne particulièrement stricte. Mais qui est le nomade, qui le passeur du désert ? Mise à l’écart, distinguée par son caractère, devant nos yeux se dévoile la figure d’un passeur qui est l’une des manifestations de l’étranger, de l’hébreux, où nous avons affaire à une image assez complexe du moi qui écrit. L’ensemble des textes se présente comme un genre hybride : méditations, sentences et poèmes infusés d’un infra-texte. L’émetteur de la parole se diversifie et se comporte comme porte-parole de l’écrivain racontant cependant ce qu’il n’aurait pas osé faire à la première personne : il parle par exemple de l’autre, où ce dernier, c’est la femme jusqu’aux moments très corporels, ou, dans le cas du Livre de Yukel, on lit le déracinement total : — Yukel, dis-nous l’histoire de ton pays. — Je n’ai pas de pays. Je suis Yukel Serafi dont la vie est l’histoire. (76) Ce nomade donc, bien qu’il paraisse s’identifier à ces personnages comme Yukel, ou encore Äely, Yäel, ou Ilyä 5 , c’est l’incognito qui lui est propre, les autres jouant le rôle du locuteur. En effet, plus ils nous parlent, plus on se rend compte de la difficulté de les connaître entièrement. Ils nous restent à jamais obscures et étrangers. Passeur du désert Pour diversifier en fin du compte la substance du passeur, il convient de retourner au désert, à ce Lieu du silence par excellence, ou chaque grain de sable porte le passé. Or, pour préciser, il s’agit de quelque chose de plus conscient : « Toute la mémoire du monde est dans un grain de sable » ( Le seuil, le sable , 327). Comme le texte jabésien qui se divise aisément en fragments tout en gardant à l’intérieur à une certaine intégralité. Un grain de sable figurera ainsi l’ambition totalisante de l’auteur. Le sable sert aussi à désigner la vanité de cette ambition : « Ramasse un peu de sable, écrivait Reb Ivri, puis laisse-le glisser entre tes doigts ; tu 5 Qui ont chacun d’ailleurs un livre intitulé à chaque fois d’après eux. Elyä et Äely sont d’ailleurs les transpositions anagrammatiques de Yäel, prénom israélien très répandu signifiant chamois , gazelle .
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