AGAPES FRANCOPHONES 2012

AGAPES FRANCOPHONES 201 2 35 même sans cependant se renfermer. L’écriture de Jabès se replie sur soi- même pour se déplier en même temps par et pour l’interrogation, qui est une des voies de sa poésie s’ouvrant vers l’autre. Notons que cette écriture ne favorise pas exclusivement la première personne du monologue, mais utilise aussi souvent la deuxième, qui marque la volonté de se mettre en conversation. Je considère corrélativement que c’est justement ce type d’écriture qui opte pour engager le lecteur en tant que l’Autre dans sa mission de passage ; elle l’engage, le rend son compagnon... alors que cet exil peut avoir une double signification : au-delà de son sens primaire et ordinaire, il est à interpréter à un niveau ontologique. Jabès le dit dans Le livre des questions plus explicitement : « Nous nous déplaçons en nous-mêmes, comme la lune dans l’or de sa peau fine, comme le cours d’eau dans le rire de la rivière. Emmêles, nous sommes notre univers. Je ne pensais jamais que nos corps fussent si vastes, si profonds ». (154) L’écrivain passe donc, tient à cet exil qui signifie l’essence, l’élan vital. La ville du Caire où il a passé les années les plus heureuses est elle- même entourée du désert, des grains de sable portant le message de la Terre de promesse – terre à laquelle il s’attache infiniment, alors que de ce rattachement, il ne s’en aperçoit qu’après être parti de sa proximité. Notons cependant que la fouille jabésienne n’est guère une hantise fanatique du désert que Michel Foucault aimerait interpréter comme partie d’une hétérotopie. À l’intérieur de ces régions de dunes il cherche constamment le solide, la demeure à bâtir. C’est cette construction qui rend possible la rencontre avec l’Autre. Pour aboutir où ? Retrouver l’Autre est après tout le but final. Ainsi en ce qui concerne le rôle du passeur, vu jusqu’ici comme isolement, il se parfait par l’altérité. Le passeur est aussi un bâtisseur, un bâtisseur de la demeure. Ce foyer est l’un des mots-clés de la poésie jabésienne. Je bâtis ma demeure est l’unique recueil de poèmes et d’aphorismes, rédigé en Égypte de 1943 à 1957. Le fait qu’il s’agit de la période avant l’exil rend la désignation d’autant plus paradoxale. Quasiment aucun poème, aucune partie de cette section ne répète pas le titre du recueil, et n’y renvoie pas non plus à l’exception d’une seule strophe 4 . Bâtir la demeure, c’est L’absence de lieu, Le milieu de l’ombre, et pourtant c’est où Les mots tracent, et c’est aussi Bâtir sur le marbre imaginaire pour n’en citer que quelques exemples de titres des divers poèmes. Cette poésie à la fois s’engouffre dans le passé et vise le futur, bref, elle s’apparente à une écriture en déconstruction. Cette idée-là, c’est Jacques Derrida qui peut l’appuyer : « Le poète – ou le Juif – protège le désert qui protège sa parole qui ne peut 4 Qui est d’autant plus contradictoire: « Je bâtis ma demeure/avec des pelures de vent/rose au matin au crépuscule vert-de-grisées . » ( Le seuil, le sable , 102)

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