AGAPES FRANCOPHONES 2012

34 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 Cette histoire s’attache au chapitre respectif du roman d’apprentissage de Jacob, petit-fils d’Abraham. La scène dans une version « dramatisée » réapparaît dans le roman Joseph et ses frères de Thomas Mann. Au moment où Jacob parvient à sortir du désert, c’est-à-dire qu’il aperçoit enfin les cabanes de son futur beau-père Laban, il n’est plus le même. Il a vécu et il continue à vivre la vie nomade de son frère Ésaü qu’il a trompé, et on aurait pu également penser que Dieu prend sa vengeance par condamner Jacob à cet exil désertique. N’oublions pas cependant qu’on erre toujours dans le même désert qui est le lieu de transfert pour Edmond Jabès et que lui-même semble constamment y revivre ces expériences bibliques. Les lieux désertiques emblématiques de l’Ancien Testament sont innombrables, j’ai tiré des exemples plutôt arbitrairement. Toutefois, ces paradigmes-là se concentrent sur toute une série de passages, de passeurs dont le chemin mène à travers ce pays rempli de dualités. Comme Jabès affirme, et notamment dans son livre intitulé Un étranger avec, sous le bras, un livre de petit format, le désert n’est pas un paysage, car si divers qu’il soit, il est justement l’absence du paysage. Il n’est pas lieu, mais non-lieu. On ne peut non plus prétendre que le désert est une distance, car il est justement la non-distance. Ses frontières sont les quatre points cardinaux, il est l’ouverture de l’espace même. D’après lui on ne peut non plus dire que le désert est le rien, car il est aussi bien le commencement que la fin. Il est en outre aussi bien un lieu du silence, qu’un lieu de la parole. Entre autres le vide peut acquérir une extension de dimension : « Le désert, c’est le vide avec sa poussière. Au cœur de cet univers pulvérisé, dans son absence intolérable, seul le vide conserve sa présence ; non plus comme vide, mais comme respiration du ciel et du sable. » ( Entretiens avec Le Monde , 102) C’est pareil pour le silence dont nulle manifestation ne pourrait être plus pesante que celle qui est propre au désert. Quand celui-ci se met à parler, c’est la voix divine qui s’exprime « de la profondeur » du lieu. Sans avoir à nouveau recours à ce qui s’est passé dans le désert biblique, on aime penser à la distinction que Bernard Blanc a fait, à savoir que le désert en hébreux – bamidbar – est plus que proche au mot medaber qui veut dire parole, ou il parle. C’est à ce point-là qu’on parvient à comprendre la relation des deux motifs essentiels, le désert et l’exil. L’exil fut, peut-être, la première question, car l’exil fut la première parole : l’avant-exil est l’avant-parole. Question de la créature mortelle à l’immortelle créature déchue. « L’univers, en écho, reprit à son compte la persistante et vaine interrogation », écrivait reb Amiel ( Le Livre des questions , 247). Ne pensons pourtant pas que de revivre et de reformuler constamment le destin, les propres motifs, résulte une écriture essentiellement autobiographique, se repliant continuellement sur soi-

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