AGAPES FRANCOPHONES 2012

AGAPES FRANCOPHONES 201 2 33 Le désert comme lieu poétique Comment caractériser l’endroit primordial de cette errance ? Il est convenable de peindre avec quelques traits l’arrière-plan de l’image du désert qui possède une tradition littéraire française répandue. Soit on consulte le poème célèbre de Victor Hugo ou celui de Leconte de Lisle, soit les récits relatifs de Saint-Exupéry, soit les multiples perles de la poésie arabe chantant le désert, on décèle à chaque fois un éloge du vide, de l’étendue immense, de l’infini qui cache cependant une multitude de passages romantiques et pleins de couleur. Les poètes qui n’ont pas vécu l’expérience du désert dès leur tout premier âge propagent une image exotique fabriquée même quand elle est sublime ou majestueuse 3 . Mais dans un extrait de Victor Hugo, nous retrouvons le commencement d’un chemin qui aboutit au désert jabésien. Les vers « À l’heure où le jour naît/Seul dans ces vastes lieux où Dieu parle et se montre... » ( Orientale Trente-Quatrième, 166), et le poème tout entier transmettent l’idée que le désert n’est pas seulement un passage, mais aussi dans certains cas un lieu de rencontre. Cet endroit du néant se dévoile comme lieu d’excès qui donne l’impression d’être à la fois traversable et dédaleux. Comme un point de repère sans contexte, tout semble posséder corrélativement les deux caractères, ou bien tout se mêle dans l’infini de l’horizon. Le désert demeure pareillement ambigu concernant la Bible : la morne plaine, comme Victor Hugo l’appelle, cette terre infiniment sablonneuse est d’un côté, dans l’histoire légendaire du peuple juif, le terrain primordial de l’errance de quarante ans, pleine de miracles et d’amertume, entre le pays d’esclavage et la future patrie. Avec le temps le désert à travers la Torah devient une métaphore – celle d’un roman d’éducation du peuple juif. Cette vue sera beaucoup plus proche de la perception jabésienne au nom de laquelle le désert devient non-lieu . Non-lieu dans le sens qu’en lisant la Bible, à travers un héritage probablement païen, on perçoit maintes fois le désert comme la résidence maudite des âmes impropres et des mauvais esprits. Ce terrain sera donc apte à s’y exiler comme Moïse l’a fait après avoir tué par hasard un Égyptien, ou bien à y chasser ceux qui s’attirent un châtiment, étant coupable. Tels sont les lépreux ou notamment la sœur de Moïse, Miriam, et Hagar. La domestique d’Abraham, cet ancêtre qui a dû aussi faire son chemin à travers ces plaines, est aussi la mère d’Ismaël, qui sera à son tour le supposé ancêtre de l’islam. Leur parcours à travers le désert, menant d’une phase de vie symbolique à une autre, s’avère être encore plus décisif. 3 J’ajoute entre parenthèses que j’ignore cette fois toutes les interprétations abstraites pour me limiter aux motifs basés sur une véritable expérience du désert.

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