AGAPES FRANCOPHONES 2012
32 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 On constate que Jabès a passé sa vie comme un véritable passeur en tant que vagabond, en tant que traducteur d,ans le sens large du mot, et finalement en tant qu’étranger. On a déjà eu l’occasion d’observer comment, dans ses deux patries, voire à deux niveaux très opposés, il s’est senti aliéné – voilà un phénomène, notamment le fait de se sentir étranger, qu’il ne cesse pas de retracer. Ce chemin, il ne le conduit pas loin et en même temps vers le commencement de l’histoire des Juifs. Certainement l’étranger, c’est-à-dire le non-Juif, est présent dès le tout début de l’Ancien Testament. À travers l’expérience du déplacement, de l’errance, de l’exode, être étranger peut signifier d’un côté : « je suis perçu comme l’étranger » - à qui de plus a été assigné un sort singulier, une mission comme par exemple celle de participer aux diverses « épreuves » ; pensons à Tsipora de Midian, femme de Moïse, ou à Ruth, la Moabite à qui même un livre de l’Ancien Testament est attribué. Curieusement, ces femmes participent toutes, à leur propre gré ou non, aux divers exodes que le peuple juif doit envisager au cours de son histoire, et la signification de l’expression hébreux , qui est d’ailleurs d’origine égyptienne, est justement étrange. En même temps rappelons-nous aussi les dialogues de Platon, où c’est l’étranger qui porte et pose des questions, où donc l’étranger s’identifie avec son statut. C’est cet aliéné qui immobilise le dogmatisme massif du Père : il est celui qui ne sait rien, c’est-à-dire qu’il ne connaît personne, mais en même temps il a obtenu un savoir différent – à la fois plus global et plus particulier. Ensuite Socrate joue le rôle de l’étranger qui lui permet de cerner l’environnement avec une certaine distance. De plus, dans l’ Apologie de Socrate, le protagoniste affirme méconnaître la langue juridique – ce qui signifie qu’il ignore la rhétorique de la défense. De cette façon il sera condamné à mort par lui-même. Ces deux cas où la notion de l’étrangéité se rapproche de celle de l’existence sont entre autres les questions inspiratrices pour Jabès. Cette question ontologique nous impose de considérer la troisième personne entrant à ce point-là dans la situation en tant qu’une personne impersonnelle. On s’approche finalement de l’Autre (cette fois avec un « a » majuscule), qui est l’un des achèvements (non pas spécialement téléologiques) de cette errance. L’écriture pour Jabès est identique au geste de la rencontre – dans ce sens-là la rencontre est la délibération du mot, qui est commandé par la nécessité de se mettre en relation avec cet Autre. Non seulement le sujet jabésien erre dans l’espace désertique, mais l’Autre erre simultanément en lui. Ou bien: « L’autre, en tant qu’il me reconnaît, m’enseigne à me reconnaître moi-même. » ( Un étranger, avec, sous les bras, un livre du petit format , 115)
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