AGAPES FRANCOPHONES 2012
AGAPES FRANCOPHONES 201 2 31 importantes qu’il a faites (entre autres avec Maurice Blanchot, Paul Celan ou Max Jacob, qui est devenu son véritable ami) ou bien une certaine renommée dont il commence à jouir en France avec le temps. Il ne retourne plus en Égypte. Mais ce sont la ville natale et le désert qu’il réclame tout au long de sa vie. Israël ne valait pour lui cependant ni comme pays de transit, ni comme pays de refuge. Dans un certain sens il était plus lié à la France qu’à Israël par son judaïsme, car c’est à la France qu’il s’était attaché très fortement au niveau de la culture francophone. Le poète comme passeur Comme Gary D. Mole le distingue dans son livre, Jabès est un personnage déplacé . Ce qui modifie légèrement le sens de passeur , le diversifie littéralement au niveau qu’il met en valeur son côté contradictoire, il ne s’agit pas d’un contrainte personnelle du déplacement, associée à l’idée du juif errant, mais, comme Jabès le souligne, d’un déplacement universel, dont il retient pour lui sa dimension particulière. Une pareille tension se dévoile dans sa poésie que lui-même caractérise comme une écriture de la recherche constante. Soit qu’on pense au conducteur d’un bac, soit à quelqu’un qui fait passer clandestinement une frontière, soit finalement au transmetteur d’un contenu culturel, c’est à chaque fois une personne nulle part chez soi, nullement engagée pour une seule idée de son existence. Le passeur est à jamais condamné au rôle de l’étranger, un rôle visiblement (mais pas négativement) empli de solitude qui est en même temps une mission de nouer avec l’autre, avec un nouveau (con)texte devenant ainsi une correspondance consolatrice, et beaucoup plus, un abri qui réconforte et restitue l’inspiration. Pour Jabès il est crucial de s’appuyer sur la voix de l’autre, des autres. Cela s’exprime dans maints textes comme par exemple dans son œuvre majeur, Le Livres des questions, où il fait parler plusieurs dizaines de rabbins, de sages juifs imaginaires. Ces textes se manifestent comme un renfermement de la pensée jabésienne dans une suite d’idées formulées laconiquement. Ces trouvailles, qu’on pourrait aussi bien nommer des métatextes, se comportent également comme des éléments de distanciation, contribuent à l’impression que ces textes sont totalement déchirés. Elles favorisent en revanche une analyse de « couche par couche » de ces textes. Selon Jacques Derrida « l’écrivain est un passeur, destiné à un sens imaginaire » ( L’écriture et la différence , 107). L’écrivain fait donc passer une expérience émouvante, soumise à un travail mental et linguistique de transfiguration. Cette distinction-là nous indique au premier regard l’idée commune que le terrain de l’écrivain est celui de l’abstraction, alors que Derrida fait la distinction : l’écrivain y est assigné en tant que passeur, mais on ignore s’il y accède en effet.
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