AGAPES FRANCOPHONES 2012

30 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 double désert. L’écriture du Livre (cette fois avec un « l » majuscule 1 ) est ce que le poète a cherché à accomplir pendant tout son parcours à travers son désert imaginaire, le Livre étant l’essence même du geste d’écrire. Edmond Jabès est un penseur exceptionnel, marquant le vingtième siècle de son écriture extrêmement tangible. C’est aussi un véritable passeur de la lettre. Pourquoi justement préfère-t-on la lettre? Le poète fait infiniment attention au plus petit, soit qu’il parle d’un grain de sable, soit d’un détail le plus minuscule d’un texte. Tout au long de sa vie, tout ce qu’il écrit se fonde sur la sollicitude du dehors et comment celui-ci frappe le dedans. C’est leur mélange ce que je tente à approfondir dans ce qui suit. Né en Égypte, Edmond Jabès a vécu dans un espace – le Caire des années 1910 – culturellement très hétérogène. Aucun conflit, aucune discorde ne se crée, pendant que les Jabès – par leur appartenance à la colonie francophone (avec de plus – par sa famille – la nationalité italienne), à la communauté juive (ayant des rabbins comme prédécesseurs) et à la haute bourgeoisie sont eux-mêmes un exemple de cette culture diverse. Les lettrés chrétiens, arabes, ou bien juifs locaux s’inspirent mutuellement, dans un même milieu et du même environnement : le Nil, les décombres anciens, et plus particulièrement, le désert. Je ne nommerais pas alors l’écriture jabésienne spécialement juive – c’est plutôt une écriture appartenant à la culture levantine. Le terme levantin est d’autre part d’usage usé et historique et s’applique à celui qui est originaire des côtes de la Méditerranée. Avec ce terme on désigne plus récemment la culture particulière qui s’y est développée, perçue comme étant influencée par le Proche Orient 2 . Revenons à Jabès. Il quitte la ville chérie pour faire ses études universitaires à Paris. Il ne sait pas encore que 25 ans plus tard il sera obligé d’y retourner. Le régime de Nasser, qui a mis fin au Royaume d’Égypte au début des années 1950, n’a pas particulièrement toléré les Juifs. Alors, avec le temps, Jabès préfère s’installer en France, dont la culture exerce sur lui un rôle déterminant. Il aurait pu souscrire aux fameux mots d’Emil Cioran : « On n’habite pas un pays, on habite une langue. » ( Aveux et anathèmes , 21). Néanmoins, il affirme que cette deuxième demeure lui est restée étrangère jusqu’à la fin. Et ce ressentiment ne sera qu’approfondi par les expériences antisémitiques qu’il a eu l’occasion d’y vivre. Cela n’a pu non plus être totalement remédié par tout ce qu’il y vit, les rencontres 1 Notons cependant que de nombreux recueils de Jabès sont intitulés Livres… En outre de ceux mentionnés dans l’article, Le Livre du partage, Le Livre du dialogue, Le Livre de l’hospitalité, etc. 2 Dans l’Égypte plus particulièrement le terme levantin s’appliquait aux résidents syriens, grecs, arméniens et autres, ni autochtones, ni turcs, ni européens, ni esclaves. Leur proportion dans la société égyptienne était donc en général minime, mais qui ne valait pas pour le Caire, la ville la plus cosmopolite du pays.

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