AGAPES FRANCOPHONES 2012
60 AGAPES FRANCOPHONES 201 2 H UGUES : (tirant, serrant la natte autour du cou comme une corde) Je vous tiens maintenant... je vais vous tuer... je vais tuer mon péché... [...]. J ANE : (cri étranglé) Ah !... (Elle tombe morte). (Acte 4, sc. X, 162-165). Dans un crescendo de tension, de mouvement et de suspens, très bien décrit par les didascalies, le conflit va atteindre son acmé : le double retourne à sa singularité. Néanmoins, Viane, écartelé entre le rêve de pouvoir adhérer a ses principes et la soumission au monde, se retrouve complètement désorienté. Devenu presque aphasique – les mots qu’il arrive à articuler nous révèlent son état d’âme –, finit par vivre en dehors de lui-même. Il tue sa maîtresse comme s’il était poussé par une force étrangère. Tragiquement dépossédé, il perçoit, donc, que ce n’est plus sa main qui agit , c’est la Chevelure réifiée, alias la Morte, qui, de manière cruellement ironique et... silencieuse, s’est jouée de lui et de ses illusions : « Ce n’est pas moi... c’est la chevelure! » (Acte 4, sc. XI, 168) Prêt, peut-être, à rentrer de nouveau dans le ventre maternel en fusionnant avec l’espace de la maison et des objets qui l’entourent 30 : Viane va se ré-approprier son silence pour en re-faire son ultime refuge. Toutefois nous ne voulons pas croire qu’il veuille accomplir, ‘jusqu’à la lie’, un acte de refus et d’abandon du monde 31 . Le Poète nous a laissé un monument de son art, ou mieux, comme le dit Frédéric Soisset, le rêve de son d’art : « Il [nous] donne à songer sur un sens à la fois précis et multiple ; [sa] loi du poème -et donc, pour nous, celle du théâtre-, doit offrir plusieurs sens superposés pour laisser à l’esprit des prolongements» (Georges Rodenbach , dans «La Nervie» 1923, 178). Et si, sans doute, Maurice Maeterlinck a dialogué narrativement et idéologiquement avec l’auteur du Carillonneur , nous avons aussi des raisons de croire que l’écho de sa pensée et de son écriture a résonné souvent à l’esprit de Crommelynck et de Ghelderode. Si ces deux grands dramaturges ont-ils prolongé les sentiments de leur Prédécesseur, pourquoi pas ne pas dévoiler la source d’une esthétique commune en représentant, finalement, une pièce qui attend [encore] son metteur en scène ?» 32 . 30 « La maison rappelle l’espace maternel du ventre. » (Soncini-Fratta 1990, 226) 31 De toute façon nous nous rendons à ce que Patrick Laude a affirmé en faisant allusion à sa poésie : « Les structures imaginaires de la poésie de Rodenbach sont essentiellement ‘conservatrices’; elles ne projettent pas une réalité visionnaire dans un futur transfiguré par le chant poétique, mais visent plutôt à conserver et à restaurer un essentialisme du monde constamment brouillé par le mouvement, la diversité, le bruit». (Laude 1990, 47-48) 32 La citation est de Claude de Grave (1887, p. 158).
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