AGAPES FRANCOPHONES 2013
Katarzyna GADOMSKA Université de Silésie, Pologne 106 peut empêcher son retour auprès des vivants. Clarimonde relate ainsi sa pérégrina- tion d’un monde étrange des morts à son amant Romuald: [...] je viens de bien loin, et d’un endroit d’où personne n’est encore revenu : il n’y a ni lune ni soleil au pays d’où j’arrive ; ce n’est que de l’espace et de l’ombre ; ni chemin ni sentier ; point de terre pour le pied, point d’air pour l’aile ; et pour- tant me voici. [...] Ah ! que de faces mornes et de choses terribles j’ai vues dans mon voyage ! que de peine mon âme, rentrée dans ce monde par la puissance de la volonté, a eue pour retrouver son corps et s’y réinstaller ! (100) Cependant, l’amour pour Romuald n’est pas le seul motif qui pousse Clarimonde à franchir les frontières vie/mort. La femme-vampire est tourmentée par la soifmor- bide de sang. Seulement en absorbant ce fluide vital, elle peut prolonger son exis- tence à la lisière de deux mondes : « Je ne mourrai pas ! je ne mourrai pas ! dit-elle [Clarimonde – K.G.] [...] Quelques gouttes de ton [de Romuald – K.G.] sang, plus précieux et plus efficace que tous les élixirs du monde, m’ont rendu l’existence. » (107) Il faut tout de même souligner que, contrairement aux clichés du fantastique, Clarimonde n’est pas une figure du mal pur, elle ne veut pas causer la mort de son amant, c’est pourquoi elle boit seulement la quantité du sang qui lui est nécessaire : « Une goutte, rien qu’une petite goutte rouge [...] je ne te ferai pas de mal, je ne prendrai de ta vie que ce qu’il faudra pour ne pas laisser éteindre la mienne. » (108) Le dénouement de la nouvelle renverse le schéma du voyage visible dans les récits de voyageuses fantomatiques, analysés ci-dessus. L’itinéraire de Clarimonde aumi- lieu desmortels se terminemal pour la femme-vampire et non pour son amant, c’est elle qui est à jamais annihilée par un exorciste. En récapitulant nos remarques à propos du voyage dans le fantastique de Théo- phile Gautier, il est à noter que le thème en question est cher à l’écrivain et qu’il est récurrent dans son œuvre. Tout d’abord, ce sont souvent les objets qui déclenchent les déplacements de personnages toujours vers le passé, vers des mondes disparus. Ces voyages rétrospectifs se déroulent dans une ambiance onirique et prennent l’aspect d’une distorsion temporelle : le temps s’inverse, revient en arrière, le passé retourne et hante. Ensuite, le voyage peut également se réduire à l’aventure d’un esprit drogué. La drogue rend possibles et plus crédibles les pérégrinations à travers des espaces topologiques différents de ceux de notre monde. Enfin, les voyageuses surnaturelles, telles les femmes-fantômes/-vampires, franchissent les frontières entre la vie et la mort. Dans le fantastique gautierien, le voyage, lié souvent à un amour impossible, constitue fréquemment une expérience douloureuse et finit par la chute de celui ou de celle qui se déplace. Textes de références Gautier, Théophile, « La cafetière », in Récits fantastiques , Paris, Booking International, 1993 [1831]. Gautier, Théophile, «Omphale », in Récits fantastiques , Paris, Booking International, 1993 [1839]. Gautier, Théophile, « Le pied de momie », in Récits fantastiques , Paris, Booking Interna- tional, 1993 [1852]. Gautier, Théophile, «ArriaMarcella », in Récits fantastiques , Paris, Booking International, 1993 [1852].
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