AGAPES FRANCOPHONES 2013
Le motif du voyage dans le récit fantastique de Théophile Gautier 105 noncent au narrateur que « Le Temps est mort ; désormais, il n’y aura plus ni an- nées, ni mois, ni heures. » (191) Heureusement, ce voyage vers les confins de l’espace et du temps se termine, l’influence du haschich disparaît et le héros se réveille. La drogue dans le fantastique de Gautier favorise le voyage vers des mondes où l’espace et le temps sont gouvernés par des lois bien différentes de celles régissant notre univers. Pourtant, comme en témoignent les cas évoqués ci-dessus, les paradis artificiels semétamorphosent parfois en des univers cauchemardesques dont la seule issue est le réveil. En analysant le voyage dans le fantastique gautierien, on ne peut passer sous silence les figures de voyageurs de l’au-delà : pour des motifs variés, ils franchissent la frontière, semble-t-il infranchissable, entre la vie et lamort. Lamort n’est pas con- çue, dans le genre en question, comme une fin absolue de l’existence humaine, par- fois les morts reviennent et interviennent dans les affaires des vivants. Fréquem- ment, le fantastique du XIX e siècle met en scène les fantômes présentés comme les figures anxiogènes par excellence : ils sont animés de la volonté de vengeance sur un homme, ils exécutent la justice de l’au-delà, ils génèrent la terreur au milieu des vi- vants. Chez Gautier, pourtant, l’image des voyageurs fantomatiques est différente, à l’opposé même des clichés du fantastique. En voici quelques exemples. Si l’on analyse les récits fantastiques de Gautier, on remarque vite que les reve- nants traversant les limites entre la vie et la mort sont toujours des femmes. Dans La Cafetière , la jeune femme, Angela, revient deux ans après sa mort afin de parti- ciper à un bal. Il faut souligner que c’est l’amour de la danse qui était à l’origine de son décès prématuré car, fatiguée après un bal, elle a contracté une fluxion de poi- trine. Angela s’en souvient mais elle est incapable de résister à l’attrait de la danse qui l’appelle de l’au-delà : à minuit son fantôme revient, malgré les aver- tissements des autres spectres, elle valse toute la nuit avec le narrateur et disparaît à l’aube en brisant à jamais le cœur de son partenaire. La marquise de l’époque licencieuse de la Régence, l’héroïne d’ Omphale , voyage après sa mort attirée par la beauté d’un homme. Ce sont les plaisirs charnels qui la poussent à revenir. Pour le même motif, morte depuis plusieurs siècles, Arria Marcella, du récit éponyme, se déplace hors de temps et d’espace : elle ne veut que goûter des caresses d’un jeune Français. La princesse égyptienne du Pied de la momie revient après sa mort afin d’accomplir une mission bien précise. Elle désire récupérer son pied qui sert de serre-papier à un jeune homme. Celui-ci rend le pied à la princesse, mais, en ré- compense, veut l’épouser. Ces quatre voyageuses sont des femmes qui reviennent après la mort en répon- dant à l’appel d’un amour ou d’une passion. Contrairement aux règles d’or du fan- tastique du XIX e siècle, ces fantômes ne sont pas des figures du mal, ne provoquent pas la terreur chez les vivants et ne veulent pas causer leur perte. Pourtant, une cer- taine fatalité pèse sur les entrevues entre les êtres surnaturels et les humains. Ces belles et bienveillantes voyageuses deviennent des femmes fatales, elles provoquent involontairement la chute finale des hommes qui les rencontrent car l’amour unis- sant la femme-fantôme et le mortel s’avère malheureux : le spectre disparaît et l’homme reste avec les seuls souvenirs de son amour insolite. Dans le fantastique de Gautier, parmi les figures surnaturelles de voyageuses, il est aussi possible de mentionner, outre les femmes-fantômes, une femme-vampire belle et séductrice, l’héroïne de La Morte amoureuse . Même un cercueil fermé ne
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