AGAPES FRANCOPHONES 2013

Katarzyna GADOMSKA Université de Silésie, Pologne 104 10 Cf. Les Rêves dans la maison de sorcière, Lui, Le Modèle de Pickmann . 11 À propos d’espaces topologiques, voir I. et G. Bogdanoff 1976. 12 Au sens de terme utilisé par M.Bakhtin, 1978, M. Wandzioch 2001. les textes de H.P. Lovecraft 10 , maître incontestable du fantastique américain du XX e siècle. Le récit de Gautier préfigure cet espace topologique 11 composé de formes im- possibles, instables, en va-et-vient constants : les maisons de la ville sont capables de se déplacer ; quoique de taille réduite, elles sont habitées par des habitants « nor- maux » ; les rues sont élastiques, soumises aux altérations des proportions et de la perspective. Grâce à ce voyage effectué sous l’influence de la drogue, le narrateur pénètre dans un monde impossible, dans un espace opposé à celui d’Euclide. Le Club des hachichins raconte aussi une pérégrination, causée par l’usage de la drogue, hors de notre temps et de notre espace. Le narrateur fume duhaschischdans un club dont tous les membres s’y adonnent. Après être arrivé dans le club, le héros remarque que le temps n’a pas de prise sur ce lieu mystérieux : « En entrant là, on faisait un pas de deux siècles en arrière. Le temps, qui passe si vite, semblait n’avoir pas coulé sur cette maison, et, comme une pendule qu’on a oublié de remonter, son aiguille marquait toujours la même date. » (173) Le protagoniste absorbe la drogue et, du coup, se trouve être au paradis, dans un monde idéal où il est un véritable roi entouré, entre autres, par de belles créatures : [...] la grâce se montrait aussi dans ce carnaval de formes : prés de la cheminée, une petite tête aux joues de pêche se roulait sur ses cheveux blonds, montrant dans un interminable accès de gaieté trente-deux petites dents grosses comme de grains de riz, et poussant un éclat de rire aigu, vibrant, argentin, prolongé, brodé de trilles et de points d’orgues [...]. (183) Les autresmembres du club ont également accès à cemonde idyllique : « La frénésie joyeuse était à son plus haut point ; on n’entendait plus que des soupirs convulsifs [...] des exclamations telles que celles-ci : “Mon Dieu, que je suis heureux ! quelle fé- licité ! je nage dans l’extase ! je suis en paradis ! je plonge dans les abîmes de dé- lices !’‘ » (183–184) Pourtant, l’étape suivante du voyage n’est plus tellement agréable : le narrateur quitte le paradis et se trouve en enfer. Il se croit entouré par des cabalistes et desma- giciens qui ne veulent que sa perte, par des monstres hideux qui le persécutent, par des créatures hybrides qui le poursuivent. Le héros s’enfuit sur la cour de la maison et il y vit la suite du cauchemar. L’espace connu et jugé par les lois géométriques change, comme dans le récit précédemment analysé, de manière brusque et inexpli- cable en un espace topologique comportant des distorsions et des paradoxes spa- tiaux. La cour prend« des proportions cyclopéennes et gigantesques » (189). En des- cendant de l’escalier, le héros remarque « des abîmes de degrés, des tourbillons, des spirales, des éblouissements de circonvolutions. » (189) Il a l’impression que cet es- calier est ainsi construit qu’il doit percer la terre de part en part. Les altérations spa- tiales se produisent toujours, l’espace continue à se métamorphoser : « [...] la cour avait pris les proportions de Champ-de-Mars, et s’était en quelques heures bordée d’édifices géants qui découpaient sur l’horizon une dentelure d’aiguilles, de coupoles, de tours, de pignons, de pyramides, dignes deRome et de Babylone. » (190) L’espace et le temps fantastiques collaborent dans une sorte de « chronotope 12 », les para- doxes spatiaux sont vite accompagnés de ceux temporels. Les gens vêtus en noir an-

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