AGAPES FRANCOPHONES 2013
Exil et voyage chez Jean Mariotti 145 11 Page 90 dans Sans titre, (1969) réédition Grain de Sable et Association pour l’édition des œuvres de Jean Mariotti, 2001, Nouméa, 207 pages. Ouvrage désormais abrégé en ST. 12 Ces mots ne nous rappellent-ils pas ce qu’écrit Christian Bobin en 1987 dans Lettres d’or : « c’est qu’il nous faut un peu d’obscur pour bien voir, étant nous-mêmes composés de clair et de sombre » ? édition folio, 1995, page 66. çailles des doges 11 ». Le monde que crée alors Mariotti est voué à la destruction, au désert. Les plus beaux marbres de Venise sombrent au fond des eaux, et seul le temps « pointera samince tige/ À travers l’orgueil des pierres /Devenues tombeaux. (ST, 90) » Le poème-navire sombre, lui aussi, dans le néant dublanc typographique, alors même que « eux et nous nous et eux (ST, 77)» continuent d’envisager une ex- istence précaire. « La dormeuse enchantée » qui forme la figure de proue, est prise d’amnésie quand le navire atteint la mer des Sargasses,« asservie au miroir /qui brise/son image (ST, 61) » et se dissout. Les forces cosmiques imposent l’abolition de toute présence humaine, le monde se vide d’hommes, et les signes eux-mêmes sont vides. La vie sous-marine des épaves vénitiennes, anneau des Doges, marbres et statues, semble amener à une rupture avec l’idée de permanence, de culture, de civilisation, et ceci est conforté dans le long poème testament « Aux rives du temps » où le poète indique que seules « les lueurs de l’automne » « n’ont failli à la tâche » « si stupide/ou sublime /que cela soit (ST,141) ». Le dédoublement et l’inversion des signes, l’oscillation produite par la double identité insulaire aboutissent à une mise en question radicale de l’idéologie (celle de l’occident) qui avait produit ces signes. Ne restent que la permanence d’une mémoire fragile et une certitude : « Il faut de l’ombre ST, 66) » écrit-il dans le poème « La ville dort 12 ». L’espace océanien de Ma- riotti semble voué à présenter une exigence d’ombre, par fidélité à la double nature de l’homme et du monde, de clarté et d’obscurité, donc d’harmonie des contraires, sur une planète dominée par les conquêtes techniques liées au rationalisme des « Lumières ». Conclusion Mariotti a donc conjuré l’exil en construisant des espaces romanesques et poétiques organisés par la tension entre deux pôles, lumière et ombre, Calédonie etMéditerra- née, enracinement et évasion, voyage et dérive. Il s’est fait « passeur », passeur entre les rives du temps, entre les cultures, entre le sentiment très vif de la finitude hu- maine et la quête de la beauté sacrée, se représentant l’homme comme «Le voyageur sans bagage / Sur la route sans fin. » (ST, 81) Il a confié à deux figures entrelacées par le jeu des strophes, dans le poème « Chanson» (ST 79–80) la charge d’indiquer les missions essentielles qu’il assigne à sa poésie : le poète, tel Orphée, berce les roches et les rives, il « enchante » et de- meure cependant « inconsolé ». Il est aussi le chasseur, en quête d’une Connais- sance, « chasseur d’oubli », nous dit-il, qui sonne du cor. Celui qui disait avec force les tourments de l’identité insulaire « Il n’est d’exil que de soi-même / Qui de soi- même est banni / A perdu l’univers. » (ST, 52) a placé sa confiance dans la création artistique, qui donne force et cohérence à la quête intérieure, qui permet la coexis- tence des « arbres de toujours et des océans de jadis ».
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