AGAPES FRANCOPHONES 2013

Dominique JOUVE Université de la Nouvelle-Calédonie, EA 4242, C.N.E.P. 144 10 Commebiend’autres personnes à sonépoque,Mariotti pensait qu’avant lesKanak, vivaient des « hommes rouges » en Nouvelle-Calédonie, venant probablement des pays andins de l’est du Pacifique. pouvait se faire entendre de Poindi […] Mais au bout d’un instant, Aïni, familiarisé avec cette grande voix monstrueuse, pouvait distinguer les autres bruits de la cascade. Sur les côtés, séparés de la grande masse centrale qui bondissait dans le vide, des filets d’eau plus minces, moins impétueux s’épanouissaient en éventails translucides le long du rocher. L’eau devenait lumineuse et grenue, elle roulait comme des perles et des fils de lumière, de la lumière solide et mobile qui dégringolait les roches avec un tinte- ment de feuilles sonores et de grenaille. (NCP, 104) L’évocation se poursuit par la recherche d’une vasque où les héros pourront déposer une hache en serpentine pour qu’elle soit polie par la force de l’eau : la description n’est pas gratuite mais bien intégrée au récit et est parfaitement cohérente avec l’in- vestissement fantasmatique de l’auteur dans le personnage du fils. Il revit alors les pensées et les émotions éprouvées lorsque, petit garçon rêveur, il s’abandonnait à des rêveries qui faisaient fusionner le vue, l’ouïe et même la sensation de fraicheur et d’humidité de la peau à proximité de la cascade. On découvre cependant un aspect tout différent (et tout aussi archétypal en même temps que localisé) dans les passages où Mariotti évoque les espaces arides et les vallons dans la montagne habitée par les forces ancestrales : Là se parlent le vent de la terre et le vent de la mer. Nul arbre, comme le bois de fer, ne sait faire chanter le vent. De tous les arbres qui parlent avec le vent, le bois de fer est celui qui sait le mieux le faire. Ses feuilles longues et fines, lisses comme les chevelures des Hommes Rouges 10 d’autrefois, savent onduler souplement dans l’air et aller y prendre toutes les voix qu’elles écoutent glisser au long des ramures. Et là, à ce col, était l’ancêtre des ancêtres, le premier bois de fer, celui de qui tous les autres avaient appris à recueillir le son des brises. Le premier qui avait fait en- tendre aux hommes le vent long qui pleure dans les gorges de la Chaîne. (NCP, 87) Il s’agit ici d’un espace arpenté en compagnie de jeunes gens ou de « vieux » kanak qui donnent à sentir et comprendre la présence permanente de forces et d’être non humains, d’ancêtres de tous les êtres vivants dans la nature, y compris les arbres et les plantes. Ainsi, les lieux des contes de Poindi sont-ils pénétrés d’une part par la lumière de l’enfance et d’autre part par une exigence de sens, de spiritualité, d’as- cèse, (pour penser peut-être le néant de la vie) qui va se réaliser avec encore plus de rigueur dans les poèmes regroupés en 1969 dans Sans titre . L’œuvre deMariotti n’a cessé d’être parsemée de naufrages. Dans Daphné (1959), le narrateur s’interroge sur les disparitions de navires qui ne laissent aucune trace : les océans suivent leurs propres lois et engloutissent équipages et bateaux. L’idée même d’un trajet semble annulée par ces évanouissements. La disparition des ba- teaux construit un espace hanté par des « trous noirs » : en marge des routes com- merciales ou militaires sur les mers (espace conquis, domestiqué), existe un autre espace, où s’abolit l’idée même d’un sens. C’est dans cette direction qu’on pourrait relire certaines des poésies publiées dans Sans Titre (1969), par exemple « Fian-

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