AGAPES FRANCOPHONES 2013
Exil et voyage chez Jean Mariotti 143 L’ Incertaine montait plus haut que l’horizon. Lentement elle se détachait du récif et montait vers la nue. Le dernier orage avait encore tourné sa proue vers le large. Au prochain cyclone, la carène disparaîtrait. Mais, immatérielle et géante, elle ne cessait de grandir. Elle se détachait de tout ce qui n’était pas elle […] (ABI, 243) Quel sens donner à cette étrange proposition ? Est-ce un avenir d’autonomie de l’île si l’on suit l’interprétation récente de l’historien Louis-José Barbançon ?Mais on est encore bien loin de ces idées politiques lorsque Mariotti publie le roman en 1942. Est-ce la fin des rêves de l’enfance pour le héros devenant adolescent ?Ou est-ce une parabole sur la fin ultime de toutes les civilisations ? 4) Trajets poétiques Il serait excessif d’assimiler à une thématique du voyage la structure spatiale des contes racontés sous les titres de Contes de Poindi et Nouveaux Contes de Poindi ; si les héros, Poindi et son fils pour le premier volume et « La Légende de la hache » dans le deuxième, Tchou, ancêtre de Poindi dans « La Légende du feu » pour les Nouveaux Contes , parcourent l’espace dans leurs quêtes, ils restent dans un univers culturel homogène : celui du lagon, de la forêt ou de l’île, tels que les Kanak les ap- préhendent, et dans un temps homogène : celui dumonde kanak avant l’arrivée des blancs. Ajoutons que « La Légende du feu » (une trouvaille de Tchou) appartient à un passé plus reculé, plus mythique que légendaire. Par leur onirisme, leur parfum enchanté, ces lieux sont cependant ceux de l’enfance retrouvée. Ainsi, Mariotti évoque-t-il avec délicatesse la mystérieuse luminosité de la forêt profonde : Ils cheminaient sous la haute forêt sombre, escaladant les arbres tombés, se fau- filant dans l’entrelacs dense des lianes et des arbustes, marchant des heures, des heures et des heures dans le demi-jour bleuâtre que laissaient filtrer les hautes frondaisons. Jamais un rayon de soleil ne vient frapper directement l’humus épais et élastique où s’enfoncent lentement les branches pourrissantes toutes couvertes de champignons phosphorescents. (…)Dans cette immensité verte, fraîche, humide, immobile et envahissante, Poindi et Aïni étaient deux fourmis minuscules […] (NCP, 100) Le passage des temps du passé, organisant le récit, au présent intemporel, suggère la montée des sensations de l’enfance, quand le regard partait de très bas, de la hau- teur des yeux d’un jeune enfant… Cette forêt est à la fois archétypale et précisément localisée dans la région de La Foa où Jean Mariotti est né et a vécu jusqu’à l’âge de 23 ans. L’humidité féconde est nourrie par des chutes d’eau, et Mariotti reconstruit minutieusement et poétiquement la fascination qui fut la sienne en faisant d’Aïni le centre du regard : Du haut de la cascade, Aïni voyait l’eau s’élancer dans le vide, blanche et bril- lante, et retomber tout en bas sur les rochers qu’elle avait creusés et polis. Dans sa chute, l’eau, à une vitesse vertigineuse, venait frapper les roches et rebondis- sait avec un grondement de tonnerre et un jaillissement d’écume claire. En s’élançant ainsi par dessus les pierres, elle poussait un soufflement puissant comme celui d’un monstre en furie, et le fracas de sa chute était tel qu’Aîni ne
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