AGAPES FRANCOPHONES 2013

Dominique JOUVE Université de la Nouvelle-Calédonie, EA 4242, C.N.E.P. 142 8 Réédition par l’Association pour l’édition des œuvres de Jean Mariotti, édition Grain de Sable, Nouméa ; Les Contes de Poindi, 1996, (désormais abrégé en CP), Nouveaux Contes de Poindi , 2002, (désormais abrégé en NCP) La Conquête du Séjour paisible , 2003 (désormais abrégé en CSP). 9 À bord de l’Incertaine , première édition Stock, 1942 ; réédition par l’Association pour l’édition des œuvres de JeanMariotti, édition Grain de Sable, 1996. Désormais abrégé en ABI. légitimer la trilogie des Contes et Nouveaux Contes de Poindi suivis de La Conquête du séjour paisible 8 . Mariotti écrit dans une lettre à son éditeur qu’il les a entendus de sa mère adop- tive Watchouma dite Mandarine, une femme kanak qui venait travailler à la propri- été de ses parents, et qui l’a initié à tout ce que les mères, les femmes kanak, rac- ontaient à leurs enfants. Il propose ainsi un système d’énonciation déléguée, qui rend légitime sa parole sur le monde kanak. Cette histoire forme également un court chapitre du roman A bord de l’Incertaine 9 où le personnage de Mandarine raconte à ses compagnes kanak comment elle a « adopté » Jean-Claude ainsi devenu kanak alors que ses parents sont d’origine européenne. Il est difficile de faire la part de l’élaboration littéraire par rapport aux souvenirs biographiques, car on peut penser que le personnage de Mandarine résulte de la fusion de plusieurs jeunes femmes venus louer leurs services pour la récolte du café et autres corvées de l’époque colo- niale, et qui se seraient beaucoup attachées au petit Jean. Mais cela dote à l’évidence le personnage du jeune garçon dans le roman d’une double identité, il est à la fois lié viscéralement au pays et porté par une culture d’ailleurs. L’enracinement est insé- parable dudésir d’évasion. L’organisation temporelle du roman repose sur la journée d’école de Jean-Claude. Comme il se laisse aller à de nombreuses rêveries qui partent et reviennent à l’épave du bateau retenue par le récif, l’espace romanesque peut ainsi fluctuer au gré des souvenirs de l’enfant : propriété des parents, tribu kanak, chemin vers l’école, école, pêches sur le lagon, îlot dans le lagon... Le motif de l’épave arrimée sur les récifs de corail est envisagé du point de vue non de l’arrivée de ce bateau mais d’un nouveau départ : il « produit des départs », disait Barthes du navire abandonné par l’homme. C’est ici le rêve de l’ailleurs, d’un monde à connaître à partir de l’île, et paradoxalement, le désir d’un autre exil. Le centre du regard est bien chez l’insulaire qui laisse sa rêverie s’évader de la barrière- frontière du récif, et dont les fantasmagories prennent des teintes parfois claires, parfois sombres, selon les événements que les souvenirs ramènent à la conscience et qui précèdent l’abandon aux puissances de l’imagination. Il s’ymêle également un chevalier de bronze, motif à l’évidence plus occidental qu’océanien, qui représente une sorte d’idéal héroïque masculin pour Jean-Claude et sa sœur Camille, une adolescente qui devient une jeune fille. Mais lamême épave est intégrée au songe de Téhin, le jeune chef kanak qui revoit l’arrivée des Blancs, la défaite de ses ancêtres et envisage la promesse d’une libéra- tion : ici l’épave est le signe d’une invasion, d’une intrusion, d’une violence : celle des colonisateurs et celle des missionnaires. Île double, signe double : si le squelette dé- membré de l’Incertaine fait accéder les enfants à un au-delà pointé vers l’ouverture infinie du ciel, le même paysage est habité pour Téhin par une mémoire qui incor- pore l’épave comme symbole de la dépossession. Ainsi, ce bateaumeurtri, abandon- né est-il comme une flèche à deux directions : entrante pour Téhin, sortante pour les enfants, elle est un vecteur d’historicité et de différence. Mais son départ ou plutôt sa disparition est projeté à la fin du roman :

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