AGAPES FRANCOPHONES 2013

Exil et voyage chez Jean Mariotti 141 7 Réédité en 1998par l’Associationpour l’éditiondesœuvres de JeanMariotti, éditionsGrain de Sable, Nouméa. Désormais abrégé en TI. graphe qui songent à des pierres levées, et un rêve d’expansion horizontal, celui du voyage. Après cette première nouvelle dont le personnage échoue à repartir de Nouvelle- Calédonie, le premier roman de JeanMariotti, Au fil des jours, tout est peut-être in- utile , (1929) 7 , présente un voyage avorté. 2. Le voyage avorté En effet, ce premier roman très imprégné de résonnances autobiographiques nous explique d’abord pourquoi Jacques, le héros, veut et doit partir malgré les conseils de son frère, la tendresse de sa sœur et la douleur de sa mère. Plusieurs pages évoquent la mesquinerie et la petitesse de la vie dans la colonie, de ce milieu d’hommes occupés exclusivement à combler leurs appétits. Le héros s’écrie : « être fonctionnaire ou commerçant, quelle dérision ! (TI, 56) ». Cependant, la vie fruste des marins à bord ou à l’escale ne le satisfait pas non plus. Il en dénonce l’abrutisse- ment dans l’alcool et la violence. Il ne manque pas d’évoquer les voyages pitto- resques de la littérature d’aventure avec quelques motifs obligés comme les person- nages hauts en couleur, le cyclone, les tempêtes du cap Horn, les beuveries et les fu- meries d’opium. Ces marins qui ont tant voyagé n’ont rien vu et la sagesse que quel- ques-uns ont atteinte ne touche guère le personnage principal. ÀPanama, il se laisse aller dans la facilité, l’alcool, les femmes, l’opium, la violence physique et finalement prend la décision de retourner en Nouvelle-Calédonie pour travailler dans une ex- ploitation de bois. C’est dans le sud de l’île principale, sauvage et trompeur, qu’il va errer jusqu’à la mort. En effet, rien ne saurait le guérir d’une maladie de l’âme, cette double identité qui l’emplit d’un malaise insupportable : « voyageur sans but, j’erre au hasard (TI, 55) », dit-il. Mais JeanMariotti n’est pas Jacques, il arrive en France, y travaille et entreprend un voyage de toute une vie : la construction de son œuvre. C’est lui qui réalise l’in- jonction faite par Julien Athénas dit Moïse à Jacques : « tu es le voyageur, il faut que tu continues (TI, 233)». Et Moïse aux toutes dernières lignes de ce roman a tracé l’orientation de toute la vie de Mariotti : « simplement parce que c’est beau, va vers la lumière et l’aurore (TI, 236) ». 3. Trajets historiques : l’épave Cette continuation vers la lumière et la beauté, c’est d’abord le travail littéraire sur le texte décentré, mis à distance par la construction romanesque. Le roman est don- né pour le manuscrit de Jacques découvert par hasard : première mise en abîme. Cette structure, complexifiée cependant, sera également celle du dernier roman de Mariotti, Daphné (1959). Il s’agit de mettre à distance le ou les voyages, pour en rendre compte, certes, mais dans le miroir d’une conscience dédoublée et qui aspire à une réunification. La forme la plus originale que prend la conception de la dualité identitaire du Calédonien d’origine européenne est la scénographie inventée par Mariotti pour

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