AGAPES FRANCOPHONES 2013

Dominique JOUVE Université de la Nouvelle-Calédonie, EA 4242, C.N.E.P. 140 œuvre comme co-présence de deux cultures, de deux êtres en soi et comme trans- figuration. Ceci devrait nous permettre de relativiser la vue souvent exprimée selon laquelle la douleur de Mariotti est celle qu’il s’est imposée en partant en France. En fait ce sentiment préexiste au départ. Mariotti s’est expliqué à plusieurs reprises sur ce thème : d’abord, souligne-t-il, l’arrivée des Européens en Calédonie est œuvre de violence, puisque c’est le fait du bagne et de la colonisation, avec son cortège de spoliations et de répressions. Le vo- yage forcé conduisant à l’exil induit donc une relation dissymétrique entre un pays de valeur d’où l’on est exclu, et un lieu de souffrances bien réelles ; mais selon les analyses pénétrantes données par Jean Mariotti dans A bord de l’ Incertaine, pour les enfants nés sur la terre d’exil, la réalité quotidienne, celle qui nourrit leurs sens et leurs émotions, se trouve déréalisée au profit de paysages étrangers à leur vie, les paysages et les saisons de la France : moissons de juillet et neiges de décembre. Plus profondément encore, il dit que ce qui l’a poussé à partir, c’est qu’il se sentait prison- nier de l’île : « prisonnier de moi-même, prison où le reste d’enfance dolente qui subsiste au cœur de tout homme incite à se complaire si l’on n’y prend garde » (GLA, 28) ou encore « j’étais prisonnier de cette île et cela m’incitait à en vouloir sortir.» (GLA, 59) De plus, il portait en lui une âme « baroque » « toute fabriquée par [ses] parents à l’image d’une âme de France.» L’adjectif « baroque » renvoie à l’irrégula- rité des sensations et sentiments de celui que la terre calédonienne, l’île des anti- podes, ont forgé, alors même que tous les lieux de savoir et d’autorité apportaient l’idéologie, les jugements et les valeurs de l’hémisphère boréal. La terre natale, le temps et les lieux d’enfance, ne se retrouvent jamais, et l’expérience du retour en Calédonie le prouve, s’il en était besoin : « Il y avait un peu du mythe d’Antée qui veut retoucher la terre. Je pensais qu’en retournant en Nouvelle-Calédonie, je re- trouverais la santé. Ça a été le contraire. J’ai été encore plus malade. » (GLA, 34) Si l’histoire coloniale peut expliquer le sentiment d’exil des Kanak chassés de leurs terres ancestrales et celui des jeunes Européens confrontés aux pesanteurs du monde colonial, à sa petitesse, il y a aussi une dimension qui tient à la part du rêve et de l’imagination chez un être particulièrement sensible à la beauté et à ses exi- gences : « je suis né [dans] un pays spécial, multiple, où le rêve pénètre à chaque instant, où toutes choses sont possibles » (GLA, 17), ou encore « solitude océanique, d’éloignement dans le temps et dans l’espace, et aussi de cette douceur pénétrante que possèdent seuls les [êtres] que l’on aime et qui fuient. Cette sensation dans le temps et dans l’espace, si forte et si profonde. » (GLA, 39) Il n’est pas possible de revenir sur ses pas et le voyage de retour ne peut annuler le voyage aller. Dès lors, l’auteur suivra la même voie qu’Yves, le personnage de sa première nouvelle : il construira un objet qui symbolisera son rêve, puisque ce rêve relie au lieu et au temps désirés. Yves a une imagination technique, l’auteur, lui, choisit la langue (récit et poésie) pour dire l’exil et le réparer mais sa conception du style est celle d’un ajustement précis à l’idée, à la sensation qu’il veut exprimer. « L’écriture a toujours été quelque chose qui est voisin du plaisir de bâtir. Que ce soit construire une phrase ou construire une maison » (GLA, 38). Mariotti est revenu à plusieurs reprises sur la puissance de l’imagination et sur ses douleurs : elle éloigne des autres hommes, de ceux qui ne rêvent pas ou plus, et condamne à la solitude ; elle met aux prises le créateur avec le défaut de langue ; elle l’installe dans une ten- sion sans résolution entre une aspiration verticale, comme celle des Celtes de l’épi-

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