AGAPES FRANCOPHONES 2013

Exil et voyage chez Jean Mariotti 139 4 « Ce produit hybride : fils d’un colon, un broussard, un sauvage qui a reçu l’éducation d’un civilisé », cité page 27 par François Bogliolo dans Gare l’areu , éditions Grain de Sable, 1995, désormais abrégé en GLA. 5 Flaubert, Salammbô , chapitre XII L’aqueduc, pages 935 dans l’édition de la Pléiade. 6 On désigne par ce terme commode les trois œuvres de Mariotti dont Poindi est le person- nage principal : Les Contes de Poindi (1939), Nouveaux Contes de Poindi (1945) et Les Contes de Poindi, La conquête du séjour paisible, roman (1952). tés d’écume blanche. » Avant son propre grand départ, Mariotti nous peint la dislo- cation, l’émiettement et les brisures de la personnalité liées à l’exil même si celui-ci a été consenti. Il est frappant de constater qu’Yves ne parle plus, qu’il est privé de langue, frappé d’une amnésie qui ne s’estompe que « quand le ciel était assombri par la pluie ». Le texte décline les termes de tristesse, reproche, douleur, nostalgie, pleurs, souffrance, mélancolie, pour évoquer l’abattement et le taedium vitae qui accable l’exilé. L’île-prison condamne au silence et à l’aliénation, elle amène Yves à se couper des autres. Yves veut revenir aux paysages son enfance : c’est du pays des brumes qu’il languit ; pour l’auteur Jean Mariotti, ce sera l’étendue du « Pacifique bleu » et ses lumières qu’il verra en rêve. Yves, le solitaire muet, est un double de l’auteur qui développera les motifs de la solitude et du silence dans son œuvre poé- tique. Comme l’auteur de la nouvelle, Yves cherche dans la création un remède à sa souffrance ; il a fabriqué un objet transitionnel qui exprime son désir de surmonter l’absence de la terre natale en construisant un moyen symbolique de la rejoindre : « un frêle appareil qui tenait de la barque et de l’avion », un « navire-avion », avec hélices et voiles. L’auteur, qui s’est lui-même souvent présenté comme un être hyb- ride 4 , insiste sur ce caractère composite qui symbolise la situation étrange et étran- geante de l’exil qui fait vivre un dédoublement de la personne opposant celle de l’autre lieu et de l’autre temps, avec celle du lieu actuel et du présent. Mais le mal- heureux marin qui passe des heures « à regarder par delà la mer et les espaces » vit- il vraiment dans le présent ? A-t-il accès au présent ? Il joue inlassablement au jeu du départ en tentant de faire décoller son « navire-avion », et chaque fois il échoue. Le voyage de retour est impossible pour Yves et le sera également pour son auteur. Dès ce tout premier texte de Mariotti, la nostalgie, lamélancolie, le sentiment de l’exil sont dédoublés et inversés : le Calédonien met en scène l’exil du Breton dans le Pacifique et le réfère à un texte de Flaubert d’après l’épigraphe choisie. Il s’agit d’un chapitre à la fin de Salammbô où, après leur écrasante défaite, les mercenaires survivants tentent de donner à leurs morts des funérailles conformes à leurs cro- yances très diverses : « Mais les Latins se désolaient de ne pas recueillir leurs cendres dans les urnes, les Nomades regrettaient la chaleur des sables où les corps se momifient, et les Celtes, trois pierres brutes, sous un ciel pluvieux, au fond d’un golfe plein d’îlots 5 . » Mariotti n’a retenu que les derniers mots, à partir de « et les Celtes ». Flaubert a tiré des effets pathétiques du désespoir des mercenaires empê- chés d’effectuer pour leurs camarades morts les rites funéraires appropriés à la di- versité de leurs cultures. Mariotti a saisi là le lien de l’exil et de la mort, qu’il place à l’aube de sonœuvre, même si cette première nouvelle peut paraîtremaladroite par l’opposition un peu brutale qu’elle introduit entre les deux personnages, par le refus du rire (relégué dans la démence) comme moyen de réparer la douleur, refus sur lequel reviendront plus tard l’œuvre poétique, mais aussi de nombreux passages de la trilogie de Poindi 6 . Dans cette première nouvelle, l’auteur représente en le ren- versant son propre sentiment d’étouffement, et propose déjà la construction d’une

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