AGAPES FRANCOPHONES 2013

Dominique JOUVE Université de la Nouvelle-Calédonie, EA 4242, C.N.E.P. 138 1 On distingue habituellement les « transportés », condamnés de droit commun, des « dé- portés », condamnés politiques. Le père de JeanMariotti avait tué en vendetta unde ses oncles qui, selon la tradition familiale, avait dépossédé sa mère. 2 Le terme kanak sera orthographié selon la décisionduFLNKS confortéepar l’Académiedes langues kanak et le texte de l’Accord de Nouméa, donc invariable en genre et en nombre. En revanche lenomprend lamajuscule, l’adjectif laminuscule. L’orthographe deMariotti est con- forme à son époque. Il écrit « canaque ». 3 La Société des Gens de Lettres de France (titulaire des droits d’auteur et héritière du léga- taire universel de Jean Mariotti) n’a pas donné son autorisation pour l’édition de cet inédit dans le dernier ouvrage des œuvres complètes de Jean Mariotti, intitulé Prisonnier du Soleil ; nous ne donnerons donc que quelques citations. il semble se situer idéologiquement plutôt du côté de la « droite », alors qu’à Nou- méa, son attention bienveillante à l’égarddupeuple kanak le place davantage du côté « gauche » de l’échiquier politique, si ces dichotomies ont quelque sens à dix huit mille kilomètres de l’Assemblée Nationale. Pour tenter d’éclairer ces perceptions contradictoires, nous nous pencherons sur sa position de Calédonien exilé volon- tairement en France. Jean Mariotti, né en Nouvelle-Calédonie en 1901 d’un père corse bagnard, un « transporté 1 », a quitté son île natale à l’âge de 23 ans pour reconstruire son île dans une langue poétique. Il a donc subi un double exil : celui, involontaire, de son père et celui, volontaire, qui l’a fait monter à bord du Calonne pour rejoindre Dunkerque en 1924 ; il ne devait plus revoir laNouvelle-Calédonie que de 1947 à 1950.Toute son œuvre peut se lire dans cette expression tirée de son roman À bord de l’ Incertaine : « retrouver la vie perdue ». Quels sens peut-on donner à cette injonction ? Pour le Parisien qu’est devenu Mariotti, retrouver la vie perdue renvoie à l’île de l’enfance, la Nouvelle-Calédonie avec ses paysages de La Foa et Farino, la proximité des popu- lations kanaks. La géographie se double d’un retour dans le temps, d’un déplacement culturel et se dilate dans le rêve. En effet, l’île de l’origine est aussi un territoire oni- rique. L’île reconstruite par l’œuvre poétique est uneOrigine dédoublée et un espace de synthèse : à la fois Calédonie et Corse, Méditerranée et Pacifique, mêlés des ap- pels aux vastes traversées maritimes et aux lumières d’Oléron. On verra comment la première « nostalgie » (titre du poème éponyme de la première publication poé- tique en 1935) s’approfondit et se complexifie dans les récits, contes ou romans. Car l’identité insulaire calédonienne se double d’une identitéméditerranéenne, amenant Mariotti à interroger aussi bien les mythes kanak 2 que ceux des Grecs. Le voyage concerne tout autant le temps, l’espace, la diversité des cultures. 1. Le désir du retour au pays natal : dédoublement et renversement. La nostalgie, en son sens étymologique de souffrance causée par le désir du retour au pays natal habite l’œuvre de Jean Mariotti dès le premier texte connu. Une nou- velle, écrite avant le départ de la Nouvelle-Calédonie puisqu’elle est datée de février 1921, intitulée Prisonnier du soleil 3 , met en scène deux fous : le premier se prend pour le directeur de l’hôpital, il est transformé en animal par le désir d’avoir du tabac et rit « d’un rire strident, un rire de joie animale ». Le rire est lié à la folie sociale et dévalorisé. Il ne peut être une forme de réponse au mal-être. Le deuxième malade, Yves, attend sans parler le navire qui le ramènera en Bretagne ; il est devenu fou dans le Pacifique, de trop de lumière : « Sa raison s’était égarée sous les cieux clairs de laMer de Corail. Elle s’était accrochée par lambeaux aux récifs étincelants fouet-

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