AGAPES FRANCOPHONES 2013
179 L’écriture à la dérive : de Moravagine à L’Eubage, aux antipodes de l’unité, Blaise Cendrars Mathilde P OIZAT -A MAR University of Kent, Angleterre / Université Paris Ouest, France Résumé. Cet article vise à examiner la portée du voyage comme dérive à travers l’étude de Moravagine et L’Eubage, aux antipodes de l’unité , BlaiseCendrars (1926). Duvagabondage mélancolique à la chute cosmique, le traitement du voyage chez Cendrars évoque non pas un itinéraire balisé, une flânerie propice à la rêverie, mais bien une dérive, proche de la dé- tresse, qui fait écho au bouleversement des représentations dumonde par le tout récent re- lativisme scientifique, dans unmonde fracassé par lamécanisation industrielle, sansmême Dieu pour servir de guide. L’écriture de Cendrars est également affectée par cette dissolu- tion. Au fil du texte, la prose se déforme, les phonèmes se détachent : la littérature se défait. A travers l’écriture de la dérive, il s’agit alors moins de donner une direction à la littérature que d’affirmer une nécessaire incertitude. Loin de la déroute, la dérive renouvelle la lit- térature. Abstract. This article aims to explore the significance of travel as an act of drifting in Moravagine and L’Eubage, aux antipodes de l’unité, by Blaise Cendrars (1926). Fromme- lancholic wondering to cosmic fall, Cendrars’ treatment of travel does not suggest any es- tablished itinerary but a rudderless movement that echoes disruptions caused by scientific relativity, industrial revolution, and the emergence of a new generation of atheistic intel- lectuals. In this sense, Cendrars’ writing is also affected by a movement of drifting. Throughout the text, his prose gets deformed, the phonemes detach themselves fromwords: literature is about to fall apart. Here, drifting does not give literature any direction; it rather asserts the necessity for a directionless art that can reflect a directionless human being into a meaningless world. Mots-clés: dérive, voyage, modernité, littérature, mélancolie Keywords : drift, travel, modernity, literature, melancholia La notion de « dérive » en littérature invoque un nom: celui du situationniste Guy Debord et de sa « Théorie de la dérive » (Debord, 1956). Depuis, la notion de « dé- rive » a trouvé sesmarques dans le champ des sciences humaines et de la littérature. L’on peut évoquer les ouvrages de Kenneth White ( Dérives , 1978, Travels in the drifting Dawns , 1989), ou encore le magazine Autrichien d’architecture intitulé, en Français dans le texte, « La dérive ». Les deux textes de Blaise Cendrars que nous nous proposons d’examiner sont tous deux publiés en 1926, une trentaine d’années avant la théorie de Debord. Aussi avant-gardiste que ces textes puissent paraître, ils se placent pourtant dans un contexte littéraire très propice à l’écriture de l’errance : le poète Eluard décide dès 1922 de s’engager dans un « voyage idiot » qui le conduira de la Chine à la Polynésie Française, en compagnie du peintre Max Ernst et de leur compagne Gala, suivant à la lettre l’injonction enthousiaste que Breton: “Lâchez tout! Lâchez votre femme, lâchez votre maîtresse. […] Lâchez vos espérances et vos craintes. Lâchez au besoin une vie aisée, ce qu’on vous donne pour une situation d’avenir. Partez sur les routes » (Breton 1922, 105). Deux années plus tard, un groupe de surréalistes entame de longues marches nocturnes dans les rues de Paris,
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