AGAPES FRANCOPHONES 2013

Mathilde POIZAT-AMAR University of Kent, Angleterre / Université Paris Ouest, France 180 se perd délibérément hors des sentiers de la basse campagne d’une Sologne désolée pour chercher les contours d’un nouvel horizon poétique. C’est au cœur de cette con- stellation d’écrivain-voyageurs que Cendrars publie son roman Moravagine (Cen- drars, 1926, dorénavant désigné à l’aide du signe (MO), suivi du numéro de la page), qui embarque le narrateur, un médecin nommé Raymond-la-Science, dans une course effrénée autour dumonde en compagnie d’un patient avec qui il se lie d’ami- tié, le personnage éponymeMoravagine. Acette première expérience fictionnelle de vagabondage autour du globe répond un petit texte, L’Eubage, aux antipodes de l’unité (Cendrars, 1926, dorénavant désigné à l’aide du signe (EU), suivi du numéro de la page), qui transporte cette fois le narrateur à bord de son navire spatial dans un voyage interstellaire. Ces deux textes envisagent le voyage non pas comme une exploration balisée du territoire, ni même comme une flânerie, propice à la rêverie, mais bien comme un acte de dérive, c’est-à-dire de déplacement erratique d’un en- droit à un autre, sans raison apparente. A partir de l’étude de Moravagine et L’Eu- bage , nous voulons examiner comment le voyage, compris comme une dérive, inter- agit avec le texte cendrarsien. Dans un premier temps, la dérive entraîne les person- nages dans un voyage en profondeur, dans une recherche de repères au cœur d’un monde en pleine mutation. Le voyage agit ainsi comme une métaphore et figure la quête d’un langage et d’une littérature moderne. Se tisse alors, entre dérive et texte littéraire, un dialogisme fondé sur le paradoxe suivant : la dérive entraîne le texte dans une déconstruction autant que dans une construction, naviguant toujours entre ordre et désordre. C’est sur ce paradoxe à l’œuvre que nous nous pencherons enfin, pour tenter de déterminer la direction prise par le texte cendrarsien lorsqu’il part à la dérive. Perdre le Nord : dérive, fuite, mélancolie La dérive apparait comme le mode de déplacement privilégié des deux compagnons d’infortune de Moravagine . S’échappant d’unasile psychiatrique en Suisse, leméde- cin Raymond-la-Science et son patient Moravagine qui se plaît à assassiner les femmes qui passent son chemin se retrouvent enRussie, où ils participent à la Révo- lution de Moscou, puis traversent l’Atlantique, arrivent à New-York, descendent le Mississipi, reviennent en France ou Moravagine finit par mourir, enfermé dans le fort de l’île Sainte Marguerite, dans le cachot du célèbre Masque de fer (207). D’un endroit à autre, d’un pays à un autre, les deux compères se laissent glisser au hasard des rencontres, des attentats et meurtres qu’ils sèment sur leur passage. Le déplace- ment d’un lieu à un autre se fait en automobile (42) puis en train (44), assis ou ca- chés à fond de tonneau (128–129) ou encore à paresser sur le pont d’un paquebot (131), à cheval (151), en chaloupe (163), pour finalement projeter un tour du monde en avion (198). Leur déambulations sans but ni destination font écho à un à un élan nihiliste désespéré : l’attentat contre le tsar à Moscou, les meurtres en série obé- issent chez les deux compères à un fantasme apocalyptique. Il s’agit de faire exploser la planète et transformer leurs aventures en une expérience cosmique : « Je tiens ce fil dans la main droite. Cet autre, dans la main gauche. Un bout est tout tortillé. L’autre forme une petite boucle. […] J’ai l’impression que je vais faire sauter l’uni- vers. Faire sauter le monde hors des gonds. », fantasme ainsi Raymond la Science juste avant de déclencher une bombe sur la place Rouge (99–100).

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