AGAPES FRANCOPHONES 2013

L’écriture à la dérive : de Moravagine à L’Eubage, aux antipodes de l’unité, Blaise Cendrars 181 A l’errance mélancolique des deux compagnons répond L’Eubage , qui exauce le vœu des deux compagnons d’infortune en transportant le narrateur n’importe où hors dumonde , dans l’espace interstellaire, derrière la voie lactée. Lors de ce voyage extraordinaire, aucun itinéraire n’est envisagé, ni même de destination. Lorsque le narrateur soudain se demande « Où sommes-nous ? », la seule réponse formulée est hasardeuse : « En avant ! Fuir ! A toute vitesse ! […] Advienne que pourra !» (303). L’engin spatial se dirige seul, poussé par un élan qualifié de « mouvement perpé- tuel » (317). L’espace décrit est également détaché de tout repère familier : les points cardinaux sont inversés, les siècles défilent à l’envers, aucune température extérieure n’est vérifiable. Le vaisseau spatial flotte passivement dans unematière noire, se fait avaler sans résistance par desmontagnes, dans un univers sans structure, aux reliefs enmouvement constant. Le narrateur glisse dans un « tohu-bohu» (300), rappelant le chaos originel biblique, vide et sans forme. La dérive du narrateur de L’Eubage rappelle à bien des égards celle de Raymond-la-Science qui ne croit plus en aucun repère spatio-temporel : « J’étais abruti, idiot, sans pensée, veule. Sans pensée, sans passé, sans futur. Même le présent n’existait pas. […] Inattention. Indifférence. Im- mensité. Zéro. Zéro étoiles. On appelle ça la croix du Sud. Quel Sud? Zut alors pour le sud. Et le nord. Et l’est et l’ouest et tout. Et autre chose. Et rien. Merde. » (MO, 460). L’espace-temps s’abolit, se fond dans une indifférence sans forme. L’absence de direction des protagonistes répond ici à une errance existentielle, à l’absence de direction – de sens – à leur présence au monde. Leur escapade se teinte ainsi d’un sentiment de solitude et de vacuité mélancolique. Ainsi songe Raymond-la-Science alors que sa pensée s’égare : Il y avait longtemps que nous n’avions plus aucun lien avec la société, ni avec aucune famille humaine […]. Nous étions abandonnés de tous et chacun de nous vivait tout seul […] penché sur soi-même comme sur du vide, en proie au vertige […]. Nous agissions c0mme une machine tourne à vide, jusqu’à épuisement, in- utilement, comme la vie, comme la mort, comme on rêve. (MO, 76–77) A force de se perdre, les personnages frôlent parfois la disparitionou lamort, comme ici en arrivant aux Etats-Unis : « Nous errions toujours sans but, et bien qu’incon- nus, perdus dans cet immense pays des États-Unis, notre désœuvrementmême nous faisait remarquer ; […] ce jeude cache-cache ne pouvait durer. […]Disparaître. Vivre au grand air. Disparaître dans un pays vierge. » (146). De Moravagine à L’Eubage, le voyage agit comme un catalyseur : sillonner les fractures du globe donne à voir aux deux fuyards unmonde dénué de sens, intrinsèquement éclaté, hétérogène. La con- struction de personnages en proie au désespoir est alors à comprendre chez Cen- drars comme le résultat d’une conjonction d’influences. Cendrars se place ici dans la lignée d’Alfred de Vigny dont il se plaît à évoquer le désir secret de faire exploser la planète à la dynamite (MO, 100–101) mais également du désespoir athée de Do- stoïevski ;Moravagine, qualifié d’idiot (25), aurait été écrit par Cendrars en pensant au roman éponyme de l’écrivain russe (228). La récente découverte de la relativité par Albert Einstein (Einstein 1916), bouleversant les certitudes scientifiques, n’est pas non plus étrangère à la rédaction de L’Eubage : Non, il n’y a pas de lois ; non, il n’y a pas de mesures. Il n’y a pas de mesures. Il m’y a pas de centre. Pas d’unité, pas de temps, pas d’espace. Notre raisonnement scientifique est pauvre petit instrument d’analyse ; […] le point n’existe pas, sa définition peut être celle de l’espace (ni longueur, ni largeur, ni épaisseur), et

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