AGAPES FRANCOPHONES 2013
Mathilde POIZAT-AMAR University of Kent, Angleterre / Université Paris Ouest, France 182 tout ce qu’il génère est fatigue de notre cerveau, convention, lettre morte, rhô and phî . (296–297) Face au déclin de la religion chez les intellectuels, face au bouleversement des certitudes scientifiques et à l’élargissement de la connaissance de l’univers (Cendrars était ungrand amateur d’astronomie et lecteur avide des deux tomes de l’Astronomie populaire (Flammarion, 1880)), la place de l’homme dans le monde s’en trouve profondément bouleversée, et ce bouleversement fascine le poète. Alors que l’hom- me se trouve soudain débarrassé de toute transcendance, la dérive apparaît comme le seul mode de déplacement qui puisse répondre à une telle crise des représenta- tions, le seul lien possible entre un homme ébahi au cœur d’un monde égaré dans l’univers. Dérive de l’écriture La dérive et le langage sont semblables en ce qu’ils lient et délient l’homme et son environnement. Egalement porté par un mouvement de glissement, le langage est constammentmenacé par une dissolution progressive. C’est d’abordun très léger bé- gaiement, un doute surgissant du langage, qui amorce cet effilochement de la langue. Dès la préface, Cendrars bute sur le nom de Raymond la Science : « Et maintenant, comme il faut tout de même un nom pour la bonne intelligence de ce livre, mettons que R. c’est… c’est… mettons RAYMOND LA SCIENCE. » (352). Un très léger tres- sautement de la langue, à peine remarquable. Comme si le langage, soudainement, était menacé par une perte de mémoire, par un doute, par une perte d’importance. Le trou de mémoire agit ici comme un trou dans le langage, et les points de sus- pensions figurent des infimes perforations de la langue. L’identité de Moravagine, comme celle de Raymond la Science, est emprunte de mystère et de discontinuité : « Pour état civil et diagnostic, consulter le dossier secret 110 au nom de G….y. » (362). Les noms propres se raccourcissent au fil du roman, ou bien sont pris de redondance et de bégaiement. L’ingénieur Zamuel Blazek devient Z.Z (394), le chi- miste Alexandre Alexandrowitch Alexandroff devient A.A.A ( 394) et le chef Rop- chine, Ro-Ro (398). De l’instabilité du nom découle naturellement une instabilité du langage. Alors que les personnages partent à la dérive, les dialogues eux aussi sont affectés par un glissement linguistique, au point que lesmots se raccourcissent. Moravagine évoque l’humanité en ces termes : « Tu parles d’un chiqué. I-z-en ont plein la bouche d’leur frangine, d’la Grande Vache.» (427). Pour Moravagine, cette hybridation de la langue est à l’origine d’une transformation de la littérature, et con- stitue son anéantissement autant que sa résurrection. Le texte littéraire est alors le fruit d’un « travail prodigieux » : Oui dans ce travail prodigieux […] la langue se refait et prend corps, la langue qui est le reflet de la conscience humaine, la poésie qui fait connaître l’image de l’esprit qui la conçoit, le lyrisme qui est une façon d’être et de sentir, l’écriture démotique, animée du cinéma qui s’adresse à la foule impatiente des illettrés […]. (438) Dès lors, il n’est pas étonnant de voir le langage de Moravagine se déconstruire pro- gressivement, jusqu’à se désarticuler. Si l’on en croit ses prédictions apocalyptiques, le langage devrait alors se résumer en une seule unité sémantique. Cette réduction serait le fruit du contact entre la Terre et Mars : « L’unique mot de la langue mar-
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