AGAPES FRANCOPHONES 2013
L’écriture à la dérive : de Moravagine à L’Eubage, aux antipodes de l’unité, Blaise Cendrars 183 1 Dans une autre version de la lettre proposée dans un manuscrit de Cendrars, une prétéri- tionmalicieuse permet d’établir la construction d’une posture d’auteur fictive demanière plus explicite encore : « Adieu./ RAYMOND. Raymond ? Moi qui ne voulais pas dire le nom dans cette Préface. Alors complétons-le et mettons, mettons Dr Raymond la Science. Puisque c’est lui qui m’ donné en dépôt les manuscrits deMoravagine et fait parvenir les cahiers qui forment ce récit. » (MO, 337) tienne s’écrit phonétiquement : ké-ré-keu-keu- ko-kex. Il signifie tout ce que l’on veut. » (484). Le langage parlé rejoint le langage écrit dans une dissolution du sens poussée à l’extrême. Pourtant, le langage n’est pas pour autant complètement aboli. Ici encore, le « mot unique » ouvre plus qu’il n’abolit, en liant monde sensible et monde possible : « il signifie tout ce qu’on veut». La forme romanesque est également atteinte par une déliquescence, remarquable à plusieurs niveaux. Cendrars s’attache d’abord à déconstruire sa posture d’auteur en imaginant un auteur fictif qui n’est autre que le personnageRaymond-la-Science. La préface du roman a pour fonction d’établir cette autorité auctoriale fictive par le truchement d’une lettre que Raymond aurait envoyé à Cendrars. La missive, re- transcrite dans la préface, se terminerait ainsi : Merci. Je vous serre lamain. Je vous embrasse. Faites ce que vous voudrez des papiers que vous savez. Adieu. R. Et maintenant, comme il faut tout de même un nom pour la bonne intelligence de ce livre, mettons que R. c.est… c’est… mettons que c’est RAYMOND LA SCIENCE 1 . (7) Cendrars n’est pour autant pas absent du récit. Il fait une courte apparition, en tant que personnage, tandis que les deux fuyards sont de retour à Chartres. Il figure alors un lieutenant qui doit s’embarquer dans un tour du monde en avion avec Mora- vagine : Un jeune était à l’établi. Il était jeune. Ni notre venue, ni les cris intempestifs de Champcommunal ne l’avaient distrait de son travail. […] A l’aide d’un compas, il chiffrait des repères sur une hélice en bois. […] Messieurs, dit [Champommunal], permettez-moi de vous présentermon lieute- nant, Blaise Cendrars. (192) Auteur-personnage, personnage-auteur : le renversement des figures fictives et ré- elles déstabilise le pacte de lecture en introduisant la présence d’un doute, ou jeu, et fait déborder la fiction dans la réalité, la réalité dans la fiction. De lamême manière, la frontière entre texte et paratexte se trouve flouée, à tel point qu’il est difficile de définir de manière définitive le début et la fin du roman. Alors que le roman commence dès la préface avec la délégation du pouvoir narra- tif de Cendrars à Raymond-la-science, il survit également à la fin de la narration. Par le biais de l’inclusion d’annexes fictives, comprenant un sommaire de manuscrit si- gné de la main de Moravagine (215–216), une « page inédite » de ses manuscrits (220–221) ainsi que le « fac-similé de sa signature » (221), une copie de son portrait au crayon (222) qu’accompagne, sur la page correspondante, la retranscription de l’épitaphe inscrite sur la tombe du défunt meurtrier : « Ci-Git un étranger » (223), le texte narratif dérive vers le sommaire, vers le brouillon pour finir par se fondre
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