AGAPES FRANCOPHONES 2013
Mathilde POIZAT-AMAR University of Kent, Angleterre / Université Paris Ouest, France 184 2 En décembre 1911, les membres du groupe anarchiste connu sous le nom de la Bande à Bonnot se dispersent suite à « l’attentat de la rue Ordener », dans une agence de la Société Gé- nérale, qui fera un blessé et unmort. Raymond Callemin, dit Raymond la Science en raison de son goût pour la lecture, fait partie de la bande. Il sera arrêté quelques mois plus tard et guil- lotiné en avril 1913. Cendras déclare dans Le Sans-Nom avoir rencontré « les deux adolescents qui furent guillotinés, Garnier, lebref, et Raymond-la-Science, lediscoureur, que je rencontrais rue Cujas, au Bar des Faux-Monnayeurs » (Cendrars 1935–1952, 388) dans l’image et la gravure. Du brouillon au texte, de l’auteur au personnage, du som- maire au roman, de l’image à la littérature, Cendrars navigue entre deux eaux, brouille les frontières génériques et textuelles. Il est intéressant de noter que l’influ- ence de la dérive sur son écriture ne provoque pas une destruction totale du langage ou de la littérature à proprement parler : la survivance de l’œuvre en témoigne. Plu- tôt, ellemet en lumière unemenace latente de fuite du langage. Un dialogisme para- doxal se met alors en place entre le texte et la dérive : cette dernière tend vers sa destruction autant que vers sa construction. Quelles rives? En imaginant le personnage du médecin psychiatrique nommé après le membre de laBande àBonnot Raymond-la-Science 2 , Cendrars joue sur les frontières entre ordre et chaos, santé et folie, rappelant l’ambivalence entre construction et destruction omniprésente dans le texte. En effet, le clin d’œil à la figure historique invoque une disruption de l’ordre établi, tandis que la vocation médicale du personnage invite à un « prompt rétablissement » d’un ordre naturel, de la santé du corps humain comme de l’esprit. L’alliance de l’ordre et du désordre au sein dupersonnage deRay- mond la Science le pousse à interroger les notions de marges, de normes, de bonne santé et est à l’origine de la dérive des personnages. En ce sens, Moravagine repré- sente pour lui un cas fascinant. Le médecin le décrit en ces termes: « Amoral. Hors la loi. Nerveux […]. J’allais pouvoir étudier […] par quel minutieuxmécanisme, l’ac- tivité de l’instinct passe pour se transformer, s’amplifier, dévier au point de se déna- turer. » (372). La folie furieuse de Moravagine est ici associée à un « minutieux mé- canisme », un ordre intime qui donne une direction, même insondable, à son vaga- bondage. Plutôt qu’une dérive totale, qui entraîne, les personnages et la diégèse dans un gouffre mélancolique, il semblerait plutôt que le vaisseau de L’Eubage ainsi que les personnages en vadrouille de Moravagine suivent une trajectoire chaotique , c’est-à-dire une trajectoire « qui semble hasardeuse mais qui en réalité ne l’est pas, qui est soumises à de nombreuses lois » (Lorenz 1993, 6). L’alliance de la loi et du chaos se rencontrent fréquemment, selon Lorenz : un rocher qui tombe d’une mon- tagne, une partie de flipper en figureraient des exemples. Les trajectoires du rocher qui tombe à flanc de montagne ou de la bille projetée dans un ensemble de rouages semblent être dues au hasard mais elles sont en réalité déterminée ; elle sont en ce sens chaotiques. Le navire spatial de L’Eubage est en effet soumis à plusieurs re- prises à une inflexion de direction suggérée par le narrateur, alors qu’il est sur le point d’être détruit, comme ici alors que l’engin est emporté dangereusement dans la chute d’un papillon géant : Et alors que je croyais tout perdu, intervint obscurément ce besoin de contrôle et de direction qui m’a toujours fait réagir. […] D’un coup de barre, je parvins à redresser l’appareil et c’est dans une embardée terrible que notre engin vint
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=