AGAPES FRANCOPHONES 2013

L’écriture à la dérive : de Moravagine à L’Eubage, aux antipodes de l’unité, Blaise Cendrars 185 s’arrêter en plané à deuxmètres à peine de la carcasse géante [du papillon]. Rien n’était perdu. Cette soudaine intervention du narrateur, à l’encontre de sa passivité observée jusqu’alors, répond selon Cendrars à une activité instinctive, celle de la recherche d’un ordonnancement du monde. Il explique : « L’instinctif balbutiement d’un en- fant fait accourir l’univers, le range autour de son berceau et lui fait gracieusement de don de sa réalité » (74). Par l’introduction d’un déterminisme humain et par le contraste entre un environnement semblable au chaos originel et la présence, au cœur de cette confusion, d’un narrateur demandeur de sens, le trajet du vaisseau spatial dérive : d’une absence apparente de trajectoire l’on distingue une trajectoire chaotique. La tension ainsi créée par la volonté du narrateur de désespérément donner sens à un monde désorganisé se retrouve dans Moravagine . En effet, ce n’est pas tant la folie ou la déraison deMoravagine qui les fait à ce point dévier loin de la communau- té des hommes, mais le génie. Moravagine confesse à sonmédecin l’un de ses crimes en employant ces mots : « J’ai refait le truc, la chose, le crime, l’idiotie géniale, le coup de folie, et cette fois de façon si éclatante, que vous comprendrez peut-être pourquoi, vous. » (36). Le meurtrier et le médecin se retrouvent ici dans la compré- hension de l’union entre l’idiotie et le génie, entre le coup d’éclat et l’éclatement du monde, entre le désordre du monde et la prise de conscience de ce désordre inhé- rent. La trajectoire des deux compères autour du monde est alors semblable à celle de l’Eubage : constamment sur la brèche, les personnages cendrarsiens se débattent avec le conflit de l’homme au contact du monde. En ce sens, il n’est pas question pour eux de viser à la destruction dumonde, ni à la construction d’un ordre nouveau. Il s’agit plutôt, à travers leur errance, de révéler et d’intégrer cette fracture entre le monde et l’homme. La mise en évidence d’une trajectoire chaotique des personnages et de l’écriture nous permet de comprendre le voyage cendrarsien comme un voyage intérieur : il s’agit pour le sujet qui se déplace sur la surface du globe de voir évoluer sa représen- tation du monde. L’on assiste alors, dans le texte, à un cheminement qui mène l’homme d’une représentation mécaniste du monde héritée de Kant, puis de Scho- penhauer, vers une représentation que l’on qualifiera de contingente. Il est vrai que Cendrars se plaît à scander « le monde est ma représentation » (Cendrars 1929, 10) faisant sienne la formule de l’auteur du Monde comme volonté et comme représen- tation (Schopenhauer 1912, 3), traduisant un ordre du monde qui n’est pas donné en soi mais établi par l’homme selon des attentes éthiques ou esthétiques. En effet, à travers ces deux textes, l’auteur évoque à plusieurs reprises le choc provoqué la confrontation d’un désordre naturel et d’une volonté d’ordre mécanique ou esthé- tique. Dans Moravagine , le personnage éponyme songe à un impossible ordre esthétique : Il avait voulu étudier la musique, croyant se rapprocher du rythme originel et trouver la clé de son être comme une justification de vivre. […] Telle qu’on la pratique (et surtout telle qu’on l’enseigne), la musique est en somme une expé- rience de laboratoire, la théorie figurée de ce que la technique et la mécanique modernes réalisent sur une plus vaste échelle. […] C’est ainsi que l’étude serrée d’une partition musicale ne nous fera jamais découvrir cette palpitation initiale qui est le noyau autogénérateur de l’œuvre et qui dépend, en sa climatérique, de l’état général de l’auteur, de son hérédité, de sa physiologie, de la structure de

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