AGAPES FRANCOPHONES 2013

Mathilde POIZAT-AMAR University of Kent, Angleterre / Université Paris Ouest, France 186 son cerveau, de la rapidité plus oumoins grande de ses réflexes, de son érotisme, etc. (55–56) La confrontation d’un rythme insondable et du cerveau humain avide de science se retrouve de manière exaspérée dans L’Eubage . Alors que le navire spatial « tombe en vrille » (296), c’est l’univers entier qui apparait soudain au voyageur comme un épanchement séreux au cerveau qui a nom raisonnement scientifique, puisque la science ignore les processus les plus primaires de l’univers et ne sait à quoi les attribuer, à la composition du sol, à l’exposition climatérique, à la dégénéres- cence de la graine, au procédé de culture, la teneur d’amidon plus ou moins éle- vée de tel brin de paille. (296). Le conflit entre désordre naturel et volonté d’ordonnancement n’est pas stérile pour autant. Cendrars parvient à trouver une issue de secours à ces deux pôles entre les- quels le voyageur en péril ne cesse de ricocher en admettant, en toute chose, la pré- sence nécessaire d’un jeu de contingence au sein de contraintes déterminées. Les trajectoires chaotiques que nous avons mises en évidence illuminent la présence conjointe du contingent et du déterminé dans le voyage et l’écriture de ce dernier chez Cendrars. L’on voit alors se profiler dans le texte un bricolage entre hasard et nécessité, pensée et action, folie et génie, ordre et désordre, qui fait dire à Mora- vagine alors qu’il veut justifier son désir de tour du monde en avion : Mais tout n’est que désordre, mon bon. Désordre que les végétaux, les minéraux et les bêtes ; désordre que la multitude des races humaines, désordre que la vie des hommes, la pensée, l’histoire […]. Il n’y a pas de vérité. Il n’y a que l’action, l’action qui obéit à un million de mobiles différents, l’action éphémère, l’action qui subit toutes les contingences possibles et imaginables, l’action antagoniste. La vie. […] Moravagine avait tellement raison que trois jours plus tard, un di- manche, jour fixé pour leur envolée merveilleuse, c’était la guerre, la Grande Guerre, le 2 août 1914. (195–196) Ici encore, l’absence absolue d’ordre revendiquée parMoravagine estmodérée d’une part par l’exactitude paradoxale de ses prédictions, et d’autre part par l’articulation intelligible de son discours dans le tissu du texte littéraire. Entre ordre et désordre, destruction et construction, chaos et trajectoire chao- tique, la dérive à l’œuvre dans le texte cendrarsien agit comme une véritablematière à travailler la littérature. Désormais poussée aux limites de l’intelligible, l’écriture de Cendrars se dirige vers une littérature résolument moderne, pré-existentialiste, s’efforçant d’intégrer une représentation éclatée du monde dans une écriture con- stamment sur le point de se défaire, d’exploser en morceaux. L’œuvre de Cendrars se montre ici à l’image de l’auteur : ayant perdu son bras droit lors de la Grande Guerre, Cendrars renaît de ses cendres en devenant écrivain de lamain gauche. Mo- ravagine et L’Eubage représentent en ce sens les écrits d’une renaissance. De la déli- quescence naît l’œuvre, de l’amputé nait l’écrivain. Textes de référence Cendrars, Blaise, « Moravagine », in Œuvres complètes , 15 vols, [T.] 7, Paris, Denoël, TADA, 2003 [1926], p.5–254. Cendrars, Blaise, « L’Eubage, aux antipodes de l’unité », in Œuvres complètes , 15 vols, [T.] 7, Paris, Denoël, 2003 [1926], p.285–305.

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