AGAPES FRANCOPHONES 2013

Errance et récit : La Nuit de Londres, de Henri Thomas 257 qu’à le faire hésiter. Il me semble maintenant que le romancier n’a pas d’autre liberté : celle d’un intense scrupule au sein de l’inévitable.» Accéder à cet univers ne saurait se faire de façon directe et l’écriture devient alors un instrument rusé pour capter le réel, une piège tendue à la réalité, nommée par Henri Thomas aussi la vie justifiée : « L’écriture guette la vie ; quand elle l’attrape, c’est par surprise, autrement la rencontre est ratée. » (1983, 189). À cette entreprise, le langage peut participer seulement par détournement : La volonté est toujours d’atteindre un certain état qui ne s’exprime qu’allusive- ment : nécessairement, car l’exprimer exactement serait le communiquer, le ré- pandre dans l’âme de l’autre. Les mots ne peuvent que coopérer de très loin à une telle contagion de l’état qui justifie la vie. Les mots peuvent donner quelque idée et aspects de la vie justifiée. Puisqu’il y a justification de la vie, les apparences ne sont plus tout à fait parallèles, et ce changement est toute la matière de la poésie. (Tho- mas 2008, 454) Après avoir analysé la propagation de la métaphore de l’errance aux différents niveaux du texte, nous pouvons conclure que, dans la conception d’Henri Thomas, le texte littéraire doit offrir au lecteur l’accès à un monde inconnu. Il doit avoir la même fonction que l’expression-clé du récit – « Passe, tu es pur » (inscrite à l’entrée des tombeaux égyptiens) – qui donne accès au mortel à un monde sacré. En consi- dérant l’œuvre littéraire comme une ouverture vers l’au-delà du texte,Henri Thomas exprime sa confiance dans la capacité de survie et de renouvellement de la littéra- ture. Il refuse d’envisager le récit sous l’angle de l’impossibilité et y propose une ap- proche positive : « parler de détruire comme je fais quand la sécurité m’emporte, c’est aller un peu vite. Il faut dire décrire, et la tâche est déjà immense. » (Thomas 2008, 387) Mais ce récit est nécessairement autre et se donne à voir « sous l’angle de la merveille et du danger » (Thomas 2008, 678). La narration devient alors un ex- ploit aussi bien pour l’auteur que pour le lecteur, « avec ses errances, avec ses sur- prises, ses étonnements, ses lointains, ses retraites silencieuses. » (Thomas 2008, 517) Textes de références Thomas, Henri, La Nuit de Londres , Paris, Gallimard, 1956. Thomas, Henri, Les Tours de Notre-Dame , Paris, Gallimard 1977. Thomas, Henri, Le Migrateur, Paris, Gallimard , 1983. Thomas, Henri, Carnets 1934 – 1948, Claire Paulhan, Paris, 1983. Bibliographie critique Derrida, Jacques, Parages , Paris, Galilée, 2003. Nietzsche, Friedrich, Ainsi parlait Zarathoustra, Trad. de l’allemand par Henri Albert, La Gaya Scienza, 2012 ( Edition numérique). Nouveau Petit Robert , Sous la direction de Josette Rey-Debove et AlainRey, Paris, Diction- naires Le Robert, 2006.

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