AGAPES FRANCOPHONES 2013
Dana UNGUREANU Université de l’Ouest de Timişoara, Roumanie 256 Ce bref instant à la valeur d’une brèche ouverte dans la réalité qui donnerait accès à une vérité absolue et inexprimable. Paul Souvrault abandonne ici la recherche quasi-scientifique qu’il avait menée (descriptive pour la première partie du récit, expérimentale pour la deuxième) et nous avons l’impression qu’il essaye une nouvelleméthode–presquemystique. Cela nous rappelle d’ailleurs l’étude d’Henri Thomas sur Le sentiment de la connaissance et la comparaison qu’il fait entre le rationaliste et le mystique : Pour les mystiques Dieu n’est plus qu’une volonté qui doit prendre la place de la leur, une présence pure ; et dans la doctrine de Bergson, on retrouve cette pré- sence pure. […] L’attitude mystique et l’attitude rationaliste se ressemblent seulement en ce qu’elles sont toutes deux des manières de refuser le monde le mysticisme isole les esprits, enferme chacun d’eux dans sa singularité gran- diose : il correspond à une vive conscience de notre existence comme êtres sépa- rés des autres êtres. […] S’il abdique sa volonté c’est pour s’identifier avec ces raisons d’être, et prendre ainsi toute sa place dans lemonde. […] Le rationalisme au contraire fait se rejoindre les esprits en refusant le particulier. (1986, 5–7) Ecriture et errance En agissant aussi bien au niveau de l’imaginaire qu’au niveau des stratégies narra- tives, l’errance introduit un brouillage dans la construction du texte qui se traduit dans une hésitation à dire le monde d’unemanière univoque. Enmême temps, cette oscillation permanente permet l’accès à une vision complète de la vérité qui dépasse les liens logiques. Le récit n’est plus le lieu où s’opèrent des choix narratifsmais l’ex- pression de leur potentialité infinie. L’emploi de cette stratégie narrative se rattache à la conception d’Henri Thomas sur la littérature. Selon lui, le travail de l’écrivain ne doit pas porter sur le langage mais sur la réalité. Dans Le Migrateur , il note : « Notre rôle est bien difficile : j’ai l’impression que ce n’est plus sur le langage que nous devons opérer ; il a subi à peu près toutes les opérations possibles, et quoi qu’on fasse on ne fait que recommencer une. Mais sur la vie, donc sur nous-mêmes. Le langage ne reprendra force qu’en en- registrant du nouveau, de l’inhabituel volontaire…et d’abord de l’oubli. » (1983, 35) Ce travail sur la réalité ne suppose pas une transformation substantielle, bien au contraire, la fiction doit garder son rapport au monde et la même cohérence que celui-ci : Je crois que la fiction d’un bon roman est une réalité en soi aussi cohérente, ser- rée – je dirai : fatale, que la réalité nue elle-même, et qu’il n’y a pas de bon roman sans cette nécessité inéluctable qui surgit à un moment donné, après les tâtonne- ments ; c’est comme une figure qui naît dans la tapisserie, de quelque façon qu’on jette les fils, pourvu que la main soit possédée par le vrai démon de la fiction. »Mais l’écrivain doit dépasser ce rapport mimétique et parvenir à créer « un second foyer de la réalité » qui se situe à un état intermédiaire entre le rêve et la réalité : « Un monde à un second degré, mais qui prétend ne pas perdre la liaison avec le premier. (2008, 374) Le rôle de l’écrivain serait donc moins de créer un récit événementiel, mais de surprendre des instants où la vie semontre dans sa plénitude, des trous creusés dans le réel qui laissent entrevoir un au-delà, comme il le note dans la Prière d’insérer de John Perkins « J’avais beau jeu sauver John, n’étant pas lui. Or je ne suis parvenu
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