AGAPES FRANCOPHONES 2013

Errance et récit : La Nuit de Londres, de Henri Thomas 255 5 Les précurseurs de cette nouvelle génération sont Paul Valéry et André Gide. Nous citons parmi les écrivains traitant de la littérature comme impossibilité Maurice Blanchot, Pascal Quignard ou Louis-René des Forêts. Il existe aussi une troisième couche, composée de ceux qui se sont plongés dans la foule mais qui y sont sortis du tourbillon par une tangente. Ces rares individus sont complètement disparus du monde réel : « une troisième foule, à l’état de pres- sion amorphe, quelque chose d’extérieur à ce qui me paraissait déjà trop extérieur pour que je puisse l’atteindre. » (50) : « un point de vue extrême sur la foule était le seul juste ce point de vue ne pouvait qu’être celui d’un disparu de la foule, et comme la foule était devenue pour cet étranger la seule solution possible, la disparition était la mort. » (NDL 55) Cette recherche entreprise sur la foule mène Paul Souvrault à une conclusion : Dans tout ce que j’avais imaginé, il ne s’agissait pas de la foule, mais de moi- même ; si j’avais buté sur la mort, c’est que j’avais peur pour mon propre compte. Le point de vue de l’absence sur moi-même assurait la tranquillité évi- demment, – mais puisque ce ne pouvait être que celui de la mort, et que je re- stais vivant pour affirmer cela – il en résultait une impossibilité presque tous les soucis. Que la foule soit le vide, l’absence, la disparition, la mort, où avais-je pris cela, sinon en moi-même, quand j’étais seul, et que les pas entendus dans la rue devenaient un passant qui n’était que moi-même. (NDL 57) Et il continue : « il s’agissait de moi ; ou bien, ne s’agissait-il pas de moi ? » Devant ces oscillations thématiques, le lecteur se trouve désemparé : « Si le récit ne porte ni sur la foule, ni sur l’individu de la foule et, probablement, même pas sur le narrateur, quel est son objet, en fait ? » On pourrait convenir que le récit ne porte sur rien, que c’est juste le récit d’un récit qui n’aboutit pas à s’écrire. Cette perspec- tive placerait Henri Thomas dans la de toute une génération d’écrivains XX ème siècle ayant abordé la thématique de l’écriture comme impossibilité 5 . Il y a pourtant un fragment dans La Nuit de Londres qui ne semble rien avoir en commun avec le reste du texte. Il se distingue notamment par le style, comme si c’était une impression fugace glissée dans le texte. Il s’agit de l’image d’une feuille embrochée à une grille et de l’épiphanie que son souvenir entraîne : Je me suis réveillé en plein soleil : le plus beau midi d’automne illumine ma chambre ; il fait tiède et frais comme au bord de la mer. La feuille sur la pointe de grillage va beaucoup se dessécher aujourd’hui ; j’irai la revoir vers cinq heures. Si j’étais écrivain, je ferais un roman d’amour dont le héros et l’héroïne se seraient donné rendez-vous près de ce grillage ; ils remarqueraient cette feuille, reviendraient là à cause d’elle, cela deviendrait une superstition dont ils plaisanteraient, mais que chacun à part soi prendrait en sérieux, de deux ma- nières différentes… si j’étais un romancier, autant dire si j’étais l’autre ! […] Je ne pourrais même pas faire une nouvelle sur ce sujet ; seulement je me suis rap- pelé cette feuille enme réveillant, et elle m’intéresse ; elle a une histoire qui dure un an ; ce qui me plait, c’est que non seulement je ne pourrais pas en faire un ro- man, ou une nouvelle, ou… une pièce de théâtre, mais que personne ne le pour- rait ; c’est peut-être un secret que personne ne peut dire, bien que tout le monde ait vu cela, une feuille morte. (NDL 123–124)

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